L'Aube Insoumise

Au Guatémala aussi, colère et dignité s’embrasent !

Petit pays d’Amérique centrale, le Guatemala a le triste privilège d’avoir été le premier à subir la chute d’un gouvernement progressiste avec la complicité des Etats Unis. En effet en 1954, le président Jacobo Arbenz était destitué lors d’une opération menée par la CIA : une junte militaire au pouvoir prenait les rênes du pays, ouvrant une très longue période de guérilla et d’instabilité politique. Tout cela culminera en une guerre civile qui durera de 1960 à 1996, avec une répression féroce des peuples indigènes et des forces de progrès.

Aussi les événements qui secouent aujourd’hui la capitale guatémaltèque méritent-ils que l’on s’y penche.

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L’article qui suit s’inspire très largement de celui qu’a fait paraître Yolanda Estrada, professeur à l’École d’histoire de l’Université San Carlos de Guatemala et membre du collectif féministe Kemb’al N’oj sur le site Poder Popular.

Au Guatemala, comme dans d’autres régions du monde, la pandémie a aggravé les inégalités et l’exclusion sociale. Cela a été exploité par une élite oligarque rapace qui, historiquement, a coopté un État néolibéral, patriarcal et colonial. Cet État opère également en partenariat avec d’autres structures criminelles, des  multinationales extractivistes écocides aux réseaux de trafic de stupéfiants et aux gangs, en passant par la traite des femmes, la pornographie infantile et le trafic d’organes, entre autres.Ces structures ont trouvé dans cette calamité et d’autres l’excuse parfaite pour un endettement sans précédent, volant à pleines mains avec un cynisme sans limites et une totale impunité. Par exemple, un fonctionnaire du Ministère des communications a déclaré lors d’une conférence de presse, comme s’il s’agissait d’une mauvaise farce, qu’on ne savait pas où étaient passés 135 millions de quetzales (un peu plus de 14 millions d’euros).

Comme de véritables charognards, ils ont tout gardé pour eux, sans rendre possible une quelconque aide humanitaire un tant soit peu significative pour la population vraiment vulnérable. À cela s’ajoute l’incompétence dans l’exécution du budget, due au recrutement d’incapables régulièrement recrutés par népotisme. Avec ce tableau désolant, la population a commencé à interpeller le gouvernement avec une question : Où est l’argent? Des mobilisations et des rassemblements ont été organisés sur les places, mais la peur de la contagion et l’indifférence qui prévalent encore dans certains secteurs de la population ont fait que les appels à la mobilisation n’ont pas eu tout l’écho escompté.

“Toute cette répression est ce que le gouvernement guatémaltèque veut rendre invisible. Il sait qu’il porte la faute de toute cette violence envers le peuple. Ils ont les mains tâchées de sang”

À ce sombre tableau s’ajoute un système de santé qui s’est effondré dès les premiers mois de la pandémie, sans fournitures hospitalières de base et sans équipement de sécurité pour les médecins, dont beaucoup viennent d’être recrutés, contaminés voire décédés avant de recevoir le moindre salaire. Les hôpitaux sont dépourvus de fournitures pour les soins de base et les patients n’ont pas les moyens d’acheter des médicaments extrêmement coûteux. C’est le résultat de la cupidité  sans scrupule du secteur pharmaceutique, qui, en tant que membre de l’élite des entreprises rapaces, n’a pas manqué l’occasion de profiter de la crise.

Si ni la pandémie ni la tempête ne les ont ébranlés,
je suis sûre que le peuple uni leur infligera ce qu'ils méritent.

En ce qui concerne l’éducation nationale, en particulier celle du secteur public, l’exclusion et l’inégalité sont manifestes, notamment la fracture numérique qui a été mise en évidence par le dernier recensement national de 2018 et selon lequel, sur les 14,9 millions d’habitants, 3,6 millions seulement (29,3%) ont accès à Internet et seulement 566736 disposent d’Internet à domicile. Ça a été une affaire juteuse pour les entreprises de téléphonie qui vendent un mauvais service Internet, sans parler de la très bonne affaire pour les entreprises qui vendent tous les appareils et outils qui sont maintenant considérés comme indispensables à l’enseignement virtuel. Il est donc évident que seules les couches moyennes et la classe supérieure ont pu assumer des programmes éducatifs virtuels, tandis qu’un grand nombre d’enfants et d’adolescents se sont retrouvés en marge de substantiels processus pédagogiques.

Pour finir d’aggraver la crise, depuis le début du mois de novembre, nous subissons également les assauts des ouragans Eta et Iota, qui ont laissé derrière eux des destructions, des inondations de communautés entières, des pertes de cultures et de bétail, des zones dévastées dans diverses régions du pays et des avalanches qui ont enfoui des villages entiers, avec plus de 150 morts. Dans cette situation douloureuse et décourageante, le gouvernement a poursuivi le pillage et le gaspillage, tel un vil spectateur de la tragédie, tandis que la population a du elle même agir sans tarder pour venir en aide aux plus de 700000 personnes touchées.

Il faut une équation complète du Congrès du Guatemala et la démission du gouvernement, pour aller vers une assemblée plurinationale constituante.

“Le Guatemala a besoin d’un nouveau pacte social”

Le député de l’opposition Saluel Pérez assure que la solution de la crise au Guatemala, “ce n’est pas la démission du Président Alexandre Giamattei”, mais un projet constituant sur le modèle chilien.

Pour couronner le tout, le Congrès de la République, à l’aube du 18 novembre, a approuvé comme urgence nationale un budget qui, paradoxalement, réduit les programmes de base pour lutter contre la malnutrition, pour freiner la dégradation de l’environnement, pour prendre soin des femmes et soutenir les droits de l’homme, tout en augmentant les crédits alimentaires du Congrès, ainsi que ceux du  Centre du gouvernement, une institution créée par le gouvernement actuel de manière inconstitutionnelle et qui n’a servi qu’à gaspiller les ressources de l’État.

C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Plusieurs secteurs de la population ayant appris ces vexations ont appelé à un rassemblement pacifique le samedi 21 novembre dans le centre de la capitale, dans le but initial de manifester une digne colère, mais aussi dans l’espoir de parvenir à une convergence plus large entre les peuples, les professions et les mouvements sociaux.

L’incendie du Congrès de la République est le résultat d’une accumulation de colères populaires et de rage pleine de dignité de peuples fatigués de tant de corruption et de pillage et plongés dans la pauvreté. Devant un bâtiment bizarrement sans protection, il n’en fallut guère plus pour que des gens exaspérés mettent le feu, et que d’autres parviennent à ouvrir les portes de l’hémicycle qui, pour couronner le tout, gardait à l’intérieur des boissons alcoolisées et de la nourriture luxueuse.

Quelques minutes après le début de l’incendie, un premier groupe de policiers antiémeutes est arrivé et a dispersé les manifestants en tirant des grenades lacrymogènes. Puis, avec l’acharnement qui caractérise les sbires, ils ont voulu s’approcher de la place où s’amassaient les manifestants, y compris les enfants et les personnes âgées, et ils en ont atteint le centre en faisant usage de grenades  lacrymogènes, blessant vilement des personnes sans défense. Cependant, grâce à la résistance d’une première ligne où se relayaient des centaines de personnes, la police a pu être repoussée.

Des manifestants Guatémaltèques font reculer la police en chantant ” Le Peuple Uni ne sera jamais vaincu”

Les brutalités policières ont atteint leur paroxysme et ont eu un coût répressif très élevé. Deux personnes qui ont perdu un œil sont actuellement hospitalisées et au moins 43 personnes ont été détenues illégalement, dont des étudiants de l’Université San Carlos et de l’Université Rafael Landívar, des journalistes et des documentaristes, des militants des droits de l’homme et même des personnes âgées. Tout cela a encore attisé l’indignation populaire.

Les peuples du Guatemala continueront d’exiger justice face à l’escalade de la violence par le gouvernement. Nous exigeons la démission du Président de la République Alejandro Giammattei, des 114 députés du pacte de corruption qui ont approuvé le budget de la mort du ministre de l’Intérieur Gendri Reyes, du Directeur de la Police nationale civile José Antonio Tzubán et du Directeur général adjoint de ce même corps, Edwin Ardiano. Nous exigeons une enquête immédiate sur ces actes criminels et l’annulation en plus du Centre de gouvernement, caprice du président qui est une moquerie pour un pays comme le nôtre.

Évidemment, il y a eu aussi des divergences entre les élites de pouvoir, pour des privilèges et des intérêts de classe illégitimes. Cela explique que le vice-président ait publiquement demandé à Giammattei leur démission commune. Mais ces manœuvres ne doivent pas nous embrouiller. C’est pourquoi nous continuons de lancer un appel à l’articulation de la gauche et des professions, mouvements et peuples pour profiter de cette conjoncture et non seulement vaincre le pacte des corrompus, mais ouvrir enfin la voie à une Assemblée constituante plurinationale, à une nouvelle Constitution et à un nouvel État au Guatemala.

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