Requalification du quartier Jules-Guesde à Troyes : 576 logements sociaux rayés de la carte !

Une ambition pour le quartier Jules Guesde

C’est ainsi qu’est présenté le projet sur la page de Troyes Habitat et illustré par le plan ci-dessous.
Pour Troyes Champagne Métropole (TCM), le même qualificatif est repris en ces termes :

En 2015, il a été décidé un projet ambitieux pour le quartier :

  • Une reconfiguration urbaine complète du quartier afin de changer son image, mieux l’intégrer à la ville, et favoriser son attractivité résidentielle et économique.
  • Une diversification des fonctions urbaines pour créer un quartier actif et ouvert.
  • Un retissage de la vie sociale au travers d’équipements
  • La régénération du patrimoine de logements avec un objectif ambitieux de démolition et une reconstruction partielle d’un nouveau type d’habitat diversité.
Projet consultable sur la page de Troyes Habitat

L’ambition en chiffres

Vue du quartier Jules Guesde
Au départ 963 logements sociaux

Sur le site de TCM, on peut lire ceci : « le quartier Jules Guesde, situé au sud du centre historique de la ville de Troyes, abrite près de 2000 habitants (INSEE) et est exclusivement constitué d’un parc de logements sociaux de 963 logements appartenant à l’Office Public d’Habitat Troyes Habitat. »

A l’arrivée disparition de 576 logements sociaux

Dans son édition du 19 décembre 2019, le journal « l’Est Éclair » nous apprend que 129 logements vont disparaître à l’issue de la première phase de démolition de deux tours qui devrait débuter en mars 2020 pour s’achever 7 mois plus tard. Dans son édition du 16 février 2019, le même journal indiquait qu’à terme, en 2024, ce sera 12 immeubles (soit 635 logements sociaux), l’école maternelle des Trévois et une ancienne usine de bonneterie qui auront été rasés pour faire place à 214 logements dont 59 logements sociaux, un groupe scolaire, une crèche et une piscine. En termes de logement ce sont donc 576 logements sociaux qui disparaissent à l’issue de ce projet en 2024.

Quelques questions

A la lecture des chiffres qui sont avancés, il reste quelques questions pour lesquelles il serait éclairant d’avoir des réponses précises.

  • Que vont devenir les locataires des 576 logements sociaux supprimés ?
  • Le groupe scolaire sera-t-il un groupe public ou privé ?
  • La crèche sera-t-elle publique ou privée ?

Par ailleurs, au vu de ces chiffres, on a envie de se pencher sur le caractère ambitieux de ce projet affiché par TCM et Troyes Habitat. Reprenons par exemple les éléments de langage affichés sur le site de TCM :

En 2015, il a été décidé un projet ambitieux pour le quartier :
Une reconfiguration urbaine complète du quartier afin de changer son image, mieux l’intégrer à la ville, et favoriser son attractivité résidentielle et économique.

L’ambition est donc, entre autres, de changer l’image du quartier. Mais de quelle image s’agit-il ? La réponse n’est pas avancée clairement, mais l’élimination de 576 logements sociaux sur 963 initialement présents, soit près de 60%, apparaît difficilement comme une coïncidence et le lien avec le changement d’image semble clair. Quand TCM poursuit par des arguments tels que mieux l’intégrer à la ville, et favoriser son attractivité résidentielle et économique., il est clair qu’il s’agit d’une vision totalement « décomplexée » des politiques en matière sociale qui consiste à se débarrasser des pauvres quand on n’a pas l’« ambition » de s’attaquer à la pauvreté et à la précarité.

Notre société est malade et on ne pourra pas indéfiniment casser le thermomètre pour éviter de voir la fièvre monter.

 

Monter d’un cran : l’intersyndicale appelle à la grève les 9, 10 et 11 janvier

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3 janvier 2020  Stéphane Ortega

Donner un signe fort après quinze jours de vacances où le mouvement d’opposition à la réforme des retraites à été porté par les seuls salariés de la SNCF et la RATP, c’était le souhait de Philippe Martinez. C’est chose faite ce vendredi 3 janvier, avec un appel unitaire des syndicats CGT, FO, Solidaires, et FSU, à trois journées interprofessionnelles les 9, 10 et 11 janvier. Les organisations syndicales « appellent à mettre en débat, dès lundi, dans toutes les entreprises, services et lieux d’études en organisant des assemblées générales de salarié.e.s, d’étudiant.e.s et de lycéen.ne.s, les conditions de la réussite du 9 janvier et de ses suites dès le lendemain ». Après le 9 et le 10 janvier, elles appellent à faire du samedi 11 janvier, « une journée de manifestation dans tout le pays ». Probablement une première dans l’histoire syndicale de ces quarante dernières années.

Déjà le 1er janvier, dans sa réponse aux vœux d’Emmanuel Macron, le secrétaire général de la CGT avait appelé « tous les Français à se mobiliser et à se mettre en grève », lors d’une interview donnée à RMC et BFM TV. Du coup, la CGT avait proposé d’avancer à ce vendredi la réunion de l’intersyndicale nationale initialement prévue le lundi 6 janvier. Et chose assez inhabituelle, Philippe Martinez, qui pendant les fêtes a multiplié les visites auprès des militants et sur les piquets de grève, s’est déplacé en personne pour participer à cette réunion. Une façon de donner à la semaine qui vient un caractère décisif et d’afficher que toute la CGT est portée vers l’objectif de faire monter d’un cran le rapport de force face au gouvernement.

Négociations de dupes sur les retraites

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6 janvier 2020  Stéphane Ortega

Alors que l’ensemble des organisations syndicales de salariés rejettent tout ou partie de la réforme des retraites, Édouard Philippe recevra les partenaires sociaux mardi 7 janvier au ministère du Travail, sans mettre sur la table aucun des points constituant leurs lignes rouges. Pas tout à fait l’idée que l’on peut se faire d’un compromis, terme pourtant utilisé par Emmanuel Macron à l’occasion de ses vœux du 31 décembre.

Déni, sentiment de surpuissance ou basse manœuvre politique ? Peut-être un peu des trois. En tout cas, le gouvernement fait comme s’il ne faisait pas face à une grève dans les transports qui dure depuis plus de 30 jours, et ignore sciemment les éléments qui fondent les oppositions à sa réforme des retraites. Au contraire, il déroule son projet, tout son projet, comme si de rien n’était : calcul des points sur l’ensemble de la carrière, fin des régimes particuliers, corsetage à 14 % du PIB des dépenses de retraites, âge pivot à 64 ans, et ainsi de suite. Dans un communiqué, Matignon fixe quatre objectifs à la rencontre du 7 janvier : partager les impacts sur l’évolution des seuils relatifs à la pénibilité, renforcer les actions de prévention de la pénibilité, construire des dispositifs de reconversion pour les salariés exposés longtemps à la pénibilité et le maintien dans l’emploi des seniors. Mais rien sur les éléments structurants de la réforme.

Des thèmes qui claquent comme une provocation, même pour une CFDT favorable au système à points. Là où le premier syndicat aux élections professionnelles rejette l’allongement à peine déguisé de l’âge de départ à la retraite avec l’instauration d’un âge d’équilibre, le gouvernement propose de discuter du « maintien dans l’emploi des seniors ». En l’occurrence, une variation autour d’un élément déjà contenu dans le rapport Delevoye : « le cumul entre une retraite et des revenus d’activité ». Déjà, le gouvernement a décliné cette proposition dans la santé en proposant des fins de carrière à temps partiel pour compenser l’allongement de la durée de travail. Mais rien d’autre finalement que ce qui était envisagé dès juillet 2019.

Pénibilité : attention arnaque !

Je te pique 400 €. Si tu veux, on ouvre une discussion pour savoir si je te rends 30 €. Et si je te donne 40 €, on appellera ça un compromis. C’est à peu près le marché de dupes que propose le gouvernement sur la pénibilité, notamment dans la fonction publique hospitalière. Aujourd’hui, les aides-soignantes, les agents de services techniques et une infime partie des infirmières, celles qui ne sont pas passées en catégorie A, bénéficient de la possibilité de partir deux ans plus tôt à la retraite. Avec la réforme, ce droit disparaît, seule la pénibilité des métiers reste. Le comble, c’est que le gouvernement communique sur un cadeau fait aux fonctionnaires : le compte pénibilité (C2P) qui leur serait appliqué comme dans le privé. En réalité, un dispositif vidé de plusieurs de ses critères sous la pression du patronat et qui exclura la plupart des agents hospitaliers de la possibilité d’un départ anticipé. Pas franchement un cadeau.

Ce sont près de 400 000 agents qui pourraient ne plus bénéficier de mesures d’âge. Or, pour mettre du beurre dans le C2P, le gouvernement ne propose à ce jour qu’un abaissement du nombre de nuits travaillées pour bénéficier du compte pénibilité. De l’aveu du gouvernement lui-même, cela ne concernerait que 30 000 agents hospitaliers. C’est à priori ce que l’exécutif entend par : « partager les impacts sur l’évolution des seuils relatifs à la pénibilité ». Il ne s’agit pas de les revoir, mais d’en calculer les effets dans une espèce de diagnostic partagé. Cela ne ressemble pas vraiment à un compromis. En effet, le gouvernement s’est refusé à toute réintroduction des critères exclus de la pénibilité en 2017, et ainsi à chagriner le patronat.

Comble du cynisme, Laurent Pietraszewski, le remplaçant de Jean-Paul Delevoye, avance comme une mesure de progrès social, le fait de : « favoriser les possibilités de reconversion pour les personnes ayant été exposées aux critères de pénibilité ». Traduction : changer de boulot en lieu et place de l’ouverture de droits à un départ anticipé. Une façon d’effacer l’ardoise de nombreuses années passées à effectuer des travaux dangereux ou usants. Mais les boulots pénibles ne disparaîtront pas pour autant, malgré le quatrième objectif fixé par le gouvernement : « renforcer les actions de prévention de la pénibilité ». En somme, pour le pouvoir, chacun aurait juste la liberté individuelle de ne pas poursuivre un travail pénible, en choisissant une reconversion professionnelle.

Avec cette réunion du 7 janvier, et les suivantes organisées la semaine prochaine par les ministres concernés (Santé, Éducation, Fonction publique), le gouvernement s’attache à vendre les modalités de mise en place de l’ensemble de sa réforme, comme s’il s’agissait de concessions, voire d’un compromis. Il n’est pas certain que grand monde soit dupe.

Chili : le cauchemar des retraités soumis à la finance !

Tout est dans le titre… Le nouveau monde de Macron a un sinistre goût de déjà vu, avec un système de retraites élaboré par le frère du président éborgner que Macron voulait inviter à Biarritz … pour comparer leurs faits d’armes !

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Dans ce reportage poignant, Nicolas Margerand et Erasmos Salas nous donnent à voir un Chili en pleine insurrection, dressé contre le système économique néolibéral mis en place sous la dictature d’Augusto Pinochet. Focus sur les seniors chiliens, poussés à la misère, contraints de travailler jusqu’à leurs dernières forces, pressurisés par un système de retraites privatisé, au seul bénéfice de puissants fonds de pension.

LE PARADOXE AUSTRALIEN : ENFER CLIMATIQUE ET DIRIGEANT CLIMATOSCEPTIQUE

Ci-dessous un article de Le Vent se lève, sur le désastre écologique en cours en Australie ! Clic pour lire sur le site original

ParPierre Gilbert -27 décembre 2019

Alors que l’Australie est à l’avant-poste dans ce que le changement climatique peut produire de pire, la très grande majorité des élites du pays se fourvoie paradoxalement de plus en plus dans un négationnisme climatique dramatique. Un paradoxe étrange qui témoigne d’une irrationalité crasse. Entre lobbies du charbon, accapareurs d’eau et surtout angoisse profonde du sentiment de déclin, une majorité d’Australiens choisit le camp du conservatisme climatosceptique et du repli sur soi. C’est le résultat politique de la peur dans une société atomisée, et cela devrait nous questionner, à l’heure où l’on détricote ici les structures de solidarité sociale. 


UN AVANT-GOÛT DE L’ENFER QUI NOUS ATTEND

En Australie, nous ne sommes qu’au début de l’été et pourtant les deux prochains mois pourraient être encore pires. Or, il fait 50°C à l’ombre et les incendies ont ravagé quelque 3 millions d’hectares de bush. 200 feux sont actuellement recensés dans le pays, dont 70 sont hors de contrôle, majoritairement dans l’État de Nouvelle-Galles du Sud. Huit pompiers sont morts dans les opérations. De leur côté, les cinq millions d’habitants de Sydney respirent un air onze fois plus pollué que le seuil de dangerosité normal en raison des fumées. Les médecins ont déclaré l’état d’urgence sanitaire pour la ville.

Les scientifiques sont unanimes : les incendies ont été plus violents et plus précoces que d’habitude cette année en raison d’une sécheresse record qui dure depuis maintenant deux ans, due aux effets du changement climatique. Alors que certaines villes sont à court d’eau potable, d’immenses zones de végétation sont extrêmement sèches et offrent des conditions idéales pour la propagation des feux. Les dégâts sur la faune sont inédits : chauves-souris, oiseaux, reptiles aquatiques… et des animaux aussi emblématiques que le koala sont maintenant purement et simplement menacés de disparition.

En mars dernier, nous avions déjà écrit sur la situation dramatique du pays, au sortir d’un été particulièrement sec. Tout a commencé en septembre 2018 avec un épisode de sécheresse caniculaire qui s’est prolongé jusqu’en janvier, le mois le plus chaud de l’histoire du pays jusqu’à cette année. Des villes comme Adélaïde ou Port Augusta ont vu le thermomètre monter jusqu’à 49,5°C à l’ombre. L’État du Queensland, situé au nord-est du pays, avait été ravagé par des incendies d’une ampleur jamais observée de mémoire d’homme. Par ailleurs des millions de poissons ont été retrouvés morts le long du bassin hydrographique de Murray-Darling en raison de leur asphyxie par une bactérie mangeuse d’algues, dans le sud-est du pays. Rappelons que ce bassin concentre 40 % de toute l’activité agricole australienne.

Pour bien comprendre cette modélisation 3 D, précisions sur le site de la RTBF

Qui dit sécheresse dit inondations, puisqu’une terre durcie par le manque d’eau absorbe très mal les pluies. Il a plu en quelques jours de février l’équivalent de plusieurs mois, ce qui a entrainé la mort de quelques 500 000 bovins. Englué dans la boue, la plupart du bétail est mort de faim et d’épuisement sur place. Pour certains fermiers du Queensland, c’est 95 % de leur cheptel qui ont été décimés pour un manque à gagner de plus d’un milliard de dollars. Pour venir en aide aux comtés touchés, le Premier ministre libéral-conservateur Scott Morrison, élu depuis août 2018 n’a débloqué que… 1 million de dollars. Ces derniers jours, alors que le pays est à feu et à cendres, il prenait des vacances à Honolulu – ce qui n’a pas manqué de déclencher une polémique. Il n’est rentré qu’en raison de la mort d’un huitième pompier dans la lutte contre les incendies. Pourtant, ça ne l’empêche pas d’être l’homme politique le plus populaire du pays : tout un paradoxe.

LE LOBBY DU CHARBON TOUT PUISSANT

La société australienne est de plus en plus polarisée autour des questions environnementales. D’un côté, la jeunesse et les centres urbains sont très mobilisés et manifestent par centaines de milliers lors des marches pour le climat, de l’autre, une majorité de l’opinion soutient leur Premier ministre climatosceptique. Canberra s’est d’ailleurs particulièrement illustrée lors de la COP25 en sabotant les négociations en matière d’échange de quotas carbone, à rebours de l’Histoire. La pomme de discorde, c’est évidemment l’économie, ou plutôt le court-termisme.

D’après la Brookings Institution, l’Australie serait l’un des pays qui devrait perdre le plus, avec ceux de l’OPEP, s’ils respectaient les engagements pris lors de la COP 21. Son PIB pourrait ainsi reculer de 2 % d’ici 2030, la richesse des ménages diminuer de 0,5 % et le nombre d’emplois baisser de 127 000. Pourquoi ? Parce que l’Australie est quatrième producteur mondial de charbon derrière la Chine, les États-Unis et l’Inde, mais surtout le premier exportateur mondial. Le charbon fournit 80 % de l’électricité nationale et rapporte environ 50 milliards de dollars à l’export. Les émissions australiennes de CO2 ont ainsi augmenté de… 46,7 % depuis 1990.

Pourtant, le rapport souligne qu’à terme l’Australie a tout à gagner à rester dans les clous de l’accord de Paris, car les catastrophes climatiques vont avoir un coût bien supérieur. Le pays commence à l’observer : en 2019, la production céréalière s’est effondrée de 50 % et le pays a dû importer pour la première fois en 10 ans. Nous ne parlons même pas des autres secteurs, y compris touristique, frappés. Pourtant, Scott Morrison peut se targuer d’une croissance de quelques 3 %, d’un taux de chômage de 5 %, d’une inflation maîtrisée et d’une dette publique de 40 % du PIB.

La raison en est simple : les cours du charbon et d’autres minerais montent. Cette dépendance aux exportations rend le pays extrêmement vulnérable – le fameux « syndrome hollandais »[1] : le pays se spécialise dans l’extraction minière et perd son industrie, d’autant plus rapidement que les salaires des mineurs sont très élevés, créant par la même occasion une casteextrêmement pro-conservateurs : les bogans.

Le charbon dispose de puissants défenseurs dans le pays, dont Rupert Murdoch, climatosceptique notoire qui contrôle 70 % de la presse nationale. L’organisation Transparency International a d’ailleurs rétrogradé l’Australie de la 7e place à la 13e place en termes de corruption, en raison notamment du poids du lobby du charbon. Un rôle certainement central dans la victoire surprise de Scott Morrison aux dernières législatives, alors que les travaillistes – ayant largement fait campagne sur l’environnement – étaient donnés favoris. Mais ce lien de causalité est loin de pouvoir expliquer à lui seul pourquoi, encore aujourd’hui, le Premier ministre climatosceptique est aussi populaire dans son pays.

POURQUOI L’AUSTRALIE A-T-ELLE CHOISI UN CLIMATOSCEPTIQUE EN PLEIN DRAME CLIMATIQUE ?

Morrison s’est surtout adressé aux électeurs les plus âgés et les plus aisés, inquiets du programme de Bill Shorten, le candidat travailliste qui voulait supprimer diverses niches fiscales pour financer des dépenses en faveur de l’éducation, de la santé et du climat. Pourtant, les sondages donnaient ce dernier en tête.

Une fois dans l’isoloir, les Australiens ont donc voté en majorité pour leur portefeuille, ce qu’ils se gardaient bien de dire avant dans les enquêtes d’opinion. Un effet isoloir classique donc, qu’on a également observé avec le FN en France pendant de nombreuses années, lorsque le parti n’était pas encore aussi normalisé, ou encore avec Donald Trump. De même, au Canada, lors des élections fédérales d’octobre 2019, le Premier ministre Justin Trudeau a certes été réélu avec une majorité relative, mais les provinces de l’Alberta et de la Saskatchewan, très dépendantes des hydrocarbures et des sables bitumineux, ont voté pour les conservateurs à 69 % et 64 % ! Ces derniers promettaient la suppression pure et simple de la taxe carbone et le développement des pipelines.

Lorsque le pire de chacun n’est plus canalisé par la pression morale de la société, il se déchaîne. En Australie, l’effet de masse du vote climatosceptique libère les énergies de la partie obscure des individus, et renforce les mécanismes de déni. Penser que la rationalité motive le vote est une lubie que la plupart des personnes ayant fait de hautes études – « formatées à la rationalité » – entretiennent. Le plus paradoxal, c’est que cette élite éduquée et médiatique qui met en avant la rationalité et le consensus en politique, est souvent la plus à même de basculer dans l’autoritarisme lorsque ses intérêts sont menacés. En France, on l’observe très bien vis-à-vis du mouvement des gilets jaunes et du mouvement contre la réforme des retraites : le degré d’études n’empêche pas de soutenir le tournant illibéral du gouvernement, bien au contraire.

Dans une période de déclin, la peur prend tendanciellement le pas sur la rationalité en politique, et oriente le vote davantage vers l’individualisme plutôt que vers la solidarité. Or le sentiment de déclin est inconsciemment d’autant plus partagé dans un contexte d’effondrement environnemental. Selon le sondage Ipsos/Sopra Steria pour Le Monde, réalisé en août 2019, 73 % des Français estiment que la France est en déclin. 65 % de nos compatriotes estiment que « c’était mieux avant » et seuls 40 % des personnes interrogées pensent que notre avenir est « plein d’opportunités ». En Australie aussi, la confiance dans l’avenir s’étiole. Un sondage spécial de Roy Morgan montre que 40 % des Australiens pensent que 2020 sera « pire » que 2019. Soit une augmentation significative de 26 points par rapport à l’année dernière et le chiffre le plus élevé depuis 1990.

Source : Enquêtes Roy Morgan en Australie sur la période 1980-2019, avec une moyenne de 1 000 Australiens de 18 ans et plus interrogés chaque année. Question : « En ce qui vous concerne, pensez-vous que l’année prochaine (2020) sera meilleur, pire, ou le même que 2019 ? »

On peut expliquer ce phénomène assez simplement. Lorsqu’on est soumis à un stress, le cerveau reptilien (fonctions vitales, réactivité, coordination musculaire etc.) prend le pas sur le cortex préfrontal – la « zone de la rationalité ». L’hippocampe, un petit organe niché au cœur de notre cerveau et essentiel au fonctionnement de notre mémoire et de notre imagination, est également particulièrement sensible au cortisol, également appelé « hormone du stress ». Il peut rétrécir de près de 20 % en situation de stress, d’anxiété, ou encore à la suite d’un traumatisme. Une telle diminution, surtout si répétée dans le temps, nous rend incapables d’envisager l’avenir d’une manière positive et optimiste. C’est pourquoi la destruction des structures de solidarité sociales – ayant pour but fondamental d’émanciper le citoyen de l’angoisse du lendemain – a un effet dévastateur sur l’imagination, donc sur la possibilité d’imaginer une alternative politique.

La politique très ferme en matière migratoire conduite par Scott Morrison – qui consiste par exemple à renvoyer automatiquement les bateaux vers l’Indonésie et la Papouasie – s’articule très bien avec l’exploitation de la peur de l’effondrement environnementale.

QUE FAUT-IL CONCLURE DU PARADOXE AUSTRALIEN ?

Comme le déclin économique, perceptible dans la plupart des pays de l’OCDE entraîne davantage une peur du déclassement qu’une massification des thèses anticapitalistes, le déclin environnemental, le sentiment de voir le monde s’écrouler, exacerbe les mécanismes de déni. La peur de la paupérisation – tant pour des raisons économiques qu’environnementales – suscite des réactions d’autodéfense primaire, plutôt que de la rationalisation politique. Cette réalité qu’on observe aussi en France – dans une très moindre mesure – est largement amplifiée dans des pays anglo-saxons tels que l’Australie. Beaucoup plus individualisés, sans État social ni mécanismes de solidarités organiques ambitieux, les individus y sont beaucoup plus susceptibles au stress de la subsistance.

En conclusion, pour qu’un peuple soit mentalement disponible pour relever le défi climatique – à travers par exemple l’élection d’un gouvernement de rupture – il faut qu’il dispose d’un minimum de mécanismes de solidarité, qu’il soit globalement émancipé de la peur des aléas principaux. À ce titre, on peut prendre le raisonnement dans l’autre sens : la réforme des retraites en France n’est pas tant un facteur d’accélération des mécontentements, potentiellement cristallisable à travers une opposition politique ambitieuse, mais plutôt une difficulté supplémentaire… À moins qu’elle soit stoppée par un mouvement social victorieux.

Si la peur du déclassement fait voter les pauvres à droite, ce qu’a déjà montré Thomas Frank en 2008 dans Pourquoi les pauvres votent à droite : comment les conservateurs ont gagné le cœur des États-Unis, il faudrait désormais étudier ce que produit la peur de l’effondrement écologique dans le champ politique. Braque-t-elle les cerveaux en provoquant du déni ? Augmente-t-elle la masse critique d’électeurs susceptibles de choisir un projet écologiste et social ? En réalité, on observe les deux phénomènes contemporainement : la question environnementale est un point de scission de plus en plus important entre deux blocs. En revanche, on observe que cet antagonisme diffère en fonction de l’état d’avancement du délitement de la société par le libre marché. Dans une société anglo-saxonne individualiste comme l’Australie, la masse critique du vote autocentré et court-termiste est plus grande, même dans une situation environnementale aussi dramatique.

[1] Le « syndrome hollandais » (en anglais, « Dutch disease ») vient de la crise qu’a traversé l’industrie hollandaise suite à la découverte de gaz en Mer du Nord dans les années 1960. L’industrie gazière, en faisant grimper les salaires, a asphyxié l’industrie manufacturière. De nombreux pays souffrent de ce problème, notamment les pays pétroliers (Arabie Saoudite, Russie…).

Aux origines de l’antagonisme entre l’Iran et les États-Unis

Ci-dessous un article de Le Vent se lève, pour essayer la folie guerrière qui pousse les néo-cons américains dans cette région du monde ! Clic pour lire sur le site original

Graffiti anti-américain dessiné sur le bâtiment qui abritait l’ambassade des États-Unis à Téhéran © Vincent Ortiz pour Le Vent Se Lève.

La mort du général iranien Qassem Soleimani, tué par un drone américain, sonne comme une revanche pour les États-Unis contre leur principal adversaire géopolitique au Moyen-Orient. L’humiliation de la crise des otages de 1979, les multiples revers diplomatiques infligés par l’Iran aux États-Unis, le soutien logistique et financier aux groupes anti-américains du Liban et d’Irak, ont contribué à faire de la République islamique d’Iran un représentant emblématique de « l’axe du mal » des néoconservateurs américains. L’hostilité des Iraniens aux États-Unis, quant à elle, puise à une source plus profonde. Elle trouve ses racines dans la volonté américaine, jamais ébranlée, de s’emparer du pétrole iranien et d’en faire une tête de pont de sa politique moyen-orientale.


L’ancienne ambassade américaine de Téhéran, lieu de pouvoir incontournable, est désormais un musée dédié tout entier à la dénonciation de l’impérialisme américain. Le devenir de cette construction, couverte de peintures murales de propagande associant les symboles américains à la mort et aux bombes, semble matérialiser l’hostilité entre la superpuissance américaine et la République islamique d’Iran, une tension continue depuis la Révolution de 1979. Celle-ci clôt une longue période de coopération et d’alliance diplomatique entre Washington et Téhéran, au cours de laquelle l’Iran, alors connu comme le « gendarme des États-Unis », était le principal soutien de la super-puissance américaine dans la région.

LES ÉTATS-UNIS EN IRAN : UNE PUISSANCE LOINTAINE DEVENUE UN PARTENAIRE HÉGÉMONIQUE

Les rapports irano-américains trouvent leur obscur commencement dans un accord signé en 1856 à Constantinople, entre l’ambassadeur américain et le représentant du pays que l’on appelle encore, à l’international, la Perse. Désireux de desserrer l’étau dans lequel les influences rivales de la Russie tsariste et de l’Empire britannique maintiennent son pays, le jeune Shâh Naser od-Din cherche à multiplier les alliances, et le traité de commerce signé avec la jeune république suit de près celui signé en juillet avec le Second Empire français. La signature du traité n’est néanmoins pas suivie par l’entretien de relations permanentes, qui devront attendre la fin du siècle. Si la présence américaine croît en même temps que l’importance mondiale des Etats-Unis, et que le pouvoir iranien a parfois recours à des experts américains dans ses projets de réforme, la jeune nation reste dans l’ombre des influences russes et britanniques, qui après des décennies de tensions se partagent le pays en 1907, grâce, entre autres, aux bons offices de la IIIe République Française.

Si l’importance de l’action américaine dans le coup d’État de 1953 fait toujours débat, les États-Unis apparaissent dès lors aux yeux de l’opinion comme un ennemi de la souveraineté nationale iranienne

Tout change après la Seconde Guerre mondiale : au Moyen-Orient comme ailleurs, les États-Unis, qui ont participé aux côtés des britanniques à l’occupation préventive du pays, remplacent progressivement le Royaume-Uni et la France comme principale puissance occidentale. La nomination, suite aux élections de 1951, du populaire nationaliste Mohammad Mossadegh au poste de Premier ministre du jeune Shâh Mohammad-Rezâ Pahlavi, est l’occasion d’une première immixtion des États-Unis dans la politique iranienne. Face à la volonté de Mossadegh de nationaliser le pétrole iranien, lésant notamment la puissante firme anglaise Anglo-iranian Oil Company (actuelle British Petroleum), les services secrets américains participent à son renversement. Les entreprises expropriées appellent à un boycott mondial contre l’Iran, soutenu par les compagnies américaines. Le président Eisenhower, cédant à la pression du lobbying des pétroliers américains et de la CIA, donne son aval à l’opération « Ajax » en août 1953. Les services secrets américains supervisent un coup d’État en coopération avec les réseaux britanniques, le Shâh, l’opposition parlementaire iranienne et les entreprises pétrolières lésées, qui aboutit à la démission forcée de Mohammed Mossadegh.

Le premier ministre iranien Mohammed Mossadegh, considéré comme « l’homme de l’année » par le Time en 1952 © Worth point.

Si l’importance de l’action américaine [1] dans ce coup de force fait toujours débat, les États-Unis apparaissent dès lors aux yeux de l’opinion comme un ennemi de la souveraineté nationale et un soutien du pouvoir royal qui commence à se renforcer après une brève période de démocratie parlementaire.

LA PIÈCE MAÎTRESSE DANS LE DISPOSITIF D’ENDIGUEMENT DU COMMUNISME

Solidement installé au pouvoir, Mohammad-Rezâ Shâh ne va cesser d’approfondir ses liens avec les États-Unis, malgré un discours officiel axé sur l’indépendance nationale et la construction d’un modèle alternatif à la démocratie libérale et au marxisme-léninisme. Devant les exemples catastrophiques donnés par les révolutions nationalistes dans les pays arabes (Egypte en 1952, Irak en 1958, qui renversent toutes deux des monarchies pro-occidentales), il devient impératif pour les Etats-Unis de maintenir au pouvoir ce monarque conciliant.

Ainsi soutiennent-ils le Shâh dans ses principales initiatives, qu’elles soient économiques ou militaires. La « Révolution blanche », vaste entreprise de transformation sociale dont la pièce maîtresse est une réforme agraire, se fait avec les encouragements et les conseils américains, prêts à accepter par pragmatisme ses accents vaguement socialisants. Surtout l’Iran devient, par rapport à sa taille, l’un des principaux acheteurs d’armes américaines, le Shâh menant une politique de défense largement au-dessus des besoins de l’Iran, tant par peur du voisin soviétique que par passion personnelle pour la chose militaire.

Le soutien américain, sans faille jusqu’à Jimmy Carter malgré les dérives autoritaires et mégalomaniaques du régime royaliste (le Parti unique est définitivement imposé en 1975, mettant fin au cadre parlementaire qui s’était maintenu au moins formellement jusque là) s’explique par l’importance de la position du pays, frontalier de l’URSS de part et d’autre de la mer Caspienne, dans le dispositif de lutte contre la pénétration communiste au Moyen-Orient. L’Iran fait ainsi partie des membres fondateurs du Pacte de Bagdad, alliance de pays musulmans alignés sur les Anglo-Américains. Le basculement de l’Irak dans le camp soviétique renforce encore l’importance de l’Iran, à la fois potentiel champ de bataille et contre-exemple pro-occidental. Le rôle de l’Iran dans les plans américains est plus important encore dans le Golfe persique, où le pays se voit doté du rôle officieux de « gendarme des États-Unis », accueillant des bases militaires américaines et s’impliquant dans la répression des soulèvements pro-soviétiques des États voisins[2].

En dépit de relations diplomatiques courtoises avec le bloc de l’Est (le Shâh se rend en URSS en 1968 puis accorde au représentant soviétique une place à ses côtés lors des célébrations des « fêtes de Persépolis » en 1971) et des dénonciations morales de l’Occident contenues dans les œuvres publiées du souverain, l’association entre le régime monarchique et l’influence américaine se fait naturellement dans l’esprit des Iraniens comme du reste du monde ; les États-Unis deviennent pour l’opposition – qu’elle s’inspire du marxisme ou de l’Islam politique – l’ennemi à chasser du pays en même temps que le tyran honni. Dans le même temps, les transformations économiques et sociales qui s’accélèrent après la crise pétrolière de 1973, entraînent une occidentalisation de façade d’une partie de la société, rejetée par de larges parts de la population. Ces transformations sont ainsi associées au modèle américain, d’autant plus détesté que les laissés pour compte du boom économique sont de plus en plus nombreux. Sûr du soutien américain et de ses succès économiques, le régime s’enferme dans ses rêves de grandeur et un autoritarisme qui ne s’embarrasse plus des formes démocratiques.

DE L’INDISPENSABLE ALLIÉ À L’IRRÉDUCTIBLE ENNEMI

C’est paradoxalement une inflexion dans la politique américaine qui entraîne la chute du régime royaliste, fragilisé dans le même temps par un ralentissement économique et la maladie du souverain. L’élection de Jimmy Carter en 1976 et la mise en avant par son administration de la question des droits de l’homme annonce une complaisance moindre envers les dictatures pro-américaines. Mohammad-Rezâ est obligé d’entamer une timide libéralisation, qui aboutit dès 1977 sur un « Printemps de Téhéran », libération de la parole, y compris politique. Si les États-Unis souhaitent contraindre leur allié à une démocratisation progressive, il ne s’agit néanmoins en aucun cas de le lâcher, et Carter affiche jusqu’au bout son soutien, en passant notamment le nouvel an 1978 aux côtés de la famille impériale, à Téhéran.

L’ayatollah Khomeiny, fondateur de la République islamique d’Iran, et son successeur Ali Khamenei, représentés sur les murs d’une mosquée de Téhéran © Vincent Ortiz pour Le Vent Se Lève.

Le chute, début 1979, du régime monarchique après plusieurs mois de confrontation violente, entraîne la création d’un régime politique d’un genre nouveau, qui se réclame à la fois du conservatisme religieux de du tiers-mondisme révolutionnaire. La nouvelle République islamique devait-elle naturellement s’engager dans un bras de fer sans compromis avec les États-Unis ? Rien n’était moins certain, dans le contexte d’une révolution encore traversée par des tendances contradictoires et d’une guerre froide où l’URSS représentait un autre objet de détestation pour les nouveaux dirigeants iraniens, tant pour son athéisme qu’en raison des anciens contentieux entre Iran et monde russe. Beaucoup espéraient une politique d’équilibre et le maintien de relations diplomatiques entre la nouvelle République et les pays occidentaux, facilités par la popularité de la révolution khomeiniste parmi les intellectuels de l’Ouest.

En violant ouvertement le droit international, l’aile dure des révolutionnaires interdisait tout retour en arrière et mettait à l’écart les partisans du libéralisme politique.

La prise de l’ambassade américaine par des « étudiants suivant la ligne de l’Imam », légitimés à posteriori par le pouvoir, marque la rupture définitive. Provoquée par l’hospitalisation de Mohammad-Rezâ Pahlavi aux États-Unis, elle est surtout un coup de force politique interne à l’Iran : en violant ouvertement le droit international, l’aile dure des révolutionnaires interdisait tout retour en arrière et mettait à l’écart les partisans du libéralisme politique. Le premier ministre Mehdi Bazargan, grande figure de l’Islam politique et de l’opposition au Shâh, est contraint de démissionner, alors qu’il venait de serrer la main à un diplomate américain. Les tensions s’accroissent encore alors que le nouveau régime remet en cause les contrats d’exploitation qui permettaient aux entreprises pétrolières anglo-américaines d’exploiter le pétrole iranien – la question de la propriété pétrolière, on s’en rappelle, avait motivé le coup d’État de 1953 qui avait placé le Shâh au pouvoir – et procède à une nationalisation massive de l’économie dont les investissements américains font les frais.

L’Iran devient ainsi irrémédiablement un ennemi à abattre pour les stratèges américains, désireux de laver l’affront, d’autant plus que l’élection de Ronald Reagan en 1980 marque le retour à une politique étrangère plus agressive. De rempart face au bloc de l’Est, l’Iran devient un ennemi dont il faut contenir à tout prix l’influence, quitte à agir pour empêcher la défaite de Saddam Hussein, qui envahit l’Iran fin 1980 (ce qui n’empêche pas l’Amérique de Reagan de mettre en place une combinaison pour financer la guérilla Contra du Nicaragua par le trafic d’armes avec l’Iran).

Les États-Unis (et avec eux la France de François Mitterrand) vendent massivement des armes au régime irakien, ce qui ne peut que renforcer l’anti-américanisme, dans le cadre d’un conflit à l’origine d’un traumatisme comparable à celui laissé par la Première guerre mondiale (l’Iran perd entre 350 000 et 500 000 citoyens, dont de très jeunes combattants). Dans le même temps, l’anti-américanisme devient l’une des principales sources de légitimité du régime iranien, au même titre que la « défense sacrée » face à l’envahisseur baasiste. L’année 1988, la dernière du conflit, est marquée par une intervention directe des États-Unis qui détruisent l’ensemble de la flotte iranienne en réaction aux dégâts causés à une frégate américaine par des mines iraniennes. Le 3 juillet, c’est un Airbus civil qui est détruit par l’armée américaine, laquelle plaide la bavure. La détermination des États-Unis à empêcher la progression iranienne dans le Golfe persique ruine les dernières chances de victoire et obligent Khomeini à accepter le cessez-le-feu du 18 juillet.

Le bras de fer se poursuit sans discontinuer au cours des décennies suivantes, avec cependant une intensité variable. Après un activisme important de la République islamique à l’étranger (soutien au Hezbollah durant la guerre civile libanaise, coup d’Etat d’Omar El-Bechir au Soudan en 1980), l’Iran adopte un positionnement plus modéré sous la présidence de Mohammad Khatami (1997-2005). L’élection à la présidence de Mahmoud Ahmadinejad, consécutive à la dénonciation de l’Iran comme membre de l’ « axe du mal » par George W. Bush, entraîne une nouvelle période de tensions caractérisée par les ambitions nucléaires iraniennes.

Le dialogue amorcé par les présidents Obama et Rohani, qui aboutit sur l’accord de Vienne de 2015 et la levée d’une partie des sanctions économiques américaines, s’achève avec l’élection de Donald Trump, dont l’administration accueille les partisans les plus acharnés de la poursuite du bras de fer, jusqu’à envisager l’affrontement direct.
La situation de crise actuelle semble indiquer une désespérante poursuite de la confrontation entre deux pays se définissant mutuellement comme des ennemis. L’anti-américanisme iranien continue de s’afficher à travers le slogan Marg bar Amrikâ (« mort à l’Amérique ») lors de toutes les occasions officielles ; une propagande qui n’avait pas cessé même au plus fort de la détente. Côté américain, l’Iran est perçu comme un avant-poste dont le contrôle est essentiel dans l’affrontement qui oppose les États-Unis à la Chine et à la Russie – et dont l’indépendance géostratégique à l’égard du gouvernement américain fragilise son hégémonie régionale.

Le dialogue amorcé par les présidents Obama et Rohani, qui aboutit sur l’accord de Vienne de 2015 et la levée d’une partie des sanctions économiques américaines, s’achève avec l’élection de Donald Trump, dont l’administration accueille les partisans les plus acharnés de la poursuite du bras de fer, jusqu’à envisager l’affrontement direct

Malgré l’omniprésence de la propagande, le sentiment anti-américain s’est largement estompé dans la population iranienne, comme a semblé le montrer l’étude d’Abbas Abdi (déjà connu pour avoir mis en lumière le traditionalisme d’une large partie de la population dans les années 1970) qui a valu un emprisonnement à son auteur. Dans le même temps, l’appréciation du régime iranien n’est pas monolithique du côté des élites américaines. Les stratèges du Pentagone continuent de voir dans l’Iran un irréductible ennemi, confortés en cela par le lobbying saoudien, émirati et israélien, ainsi que par l’expansion croissante de la Chine dans la région, qui sonne comme un défi à leur hégémonie. Le son de cloche est différent dans les milieux économiques américains, où l’on se demande pourquoi les États-Unis se privent d’un marché de 80 millions de consommateurs, pas plus hostiles que d’autres au modèle culturel qu’ils représentent. Les compagnies pétrolières, quant à elles, mènent un intense lobbying en faveur de l’accord iranien[3]. Moins qu’une nécessité irrémédiable, l’hostilité irano-américaine est davantage le résultat de choix stratégiques et idéologiques anciens, marqués par une vision du monde impériale et unipolaire. Des choix qu’il s’agit, dans l’intérêt de la paix mondiale, de questionner.

Notes :

[1] Pour un compte-rendu détaillé de l’implication de la CIA dans le coup d’État qui a renversé Mohammed Mossadegh, voir William Blum, Les guerres scélérates, ed. Parangon, 2004. Le chercheur Yann Richard (L’Iran : de 1800 à nos jours, ed. Flammarion, 2009) tend quant à lui à relativiser l’importance du rôle des services secrets américains.

[2] Le rôle de l’Iran comme « gendarme » des États-Unis avant la révolution de 1979 est détaillé dans l’ouvrage de Yann Richard, L’Iran : de 1800 à nos jours, ed. Flammarion, 2009.

[3] Tara Shirvani, Siniša Vuković, Foreign Affairs, « Tehran’s power lobby – How energy concerns drive the nuclear deal », 2015. On trouvera dans cet article un compte-rendu du lobbying des principales entreprises pétrolières américaines en faveur de l’accord nucléaire avec l’Iran.

Bonne année… sans BlackRock !

Ci-dessous une intervention – salutaire ! – de François Ruffin

Le Premier ministre Edouard Philippe a donc élevé Jean-François Cirelli, le patron de BlackRock France, au rang d’officier de la légion d’honneur. Avec cette promotion, c’est surtout le niveau du cynisme qu’ils ont élevé.

« On peut tout, nous signifient-ils. On peut tout se permettre. On peut tout s’autoriser. »

Les retraites se transforment en test, vous savez, comme pour la grenouille de la fable, la température de l’eau qui monte, qui monte, et elle qui s’endort, qui s’endort, jusqu’à cuire : nous reste-t-il assez de vitalité pour bondir en dehors du bocal ? Ou notre peuple est-il trop fatigué, trop résigné, trop découragé, pour leur bondir au nez ? Allons-nous accepter, pas seulement qu’un banquier soit installé à l’Elysée, mais qu’il convie au festin ses copains, qu’il nous dirige main dans la main avec les financiers américains ?

Les faits sont connus, désormais.

Dès juin 2017, à peine élu, qui Emmanuel Macron reçoit-il en urgence à l’Elysée ? L’intersyndicale de Whirlpool-Amiens, bientôt délocalisé en Pologne ? Non, Larry Fink, le PDG de BlackRock (qui détient des parts dans Whirlpool). Lui en ressort tout miel : « Nous pensons que cette présidence est positive pour la France et surtout pour l’Europe… »

Mais à l’automne, c’est désormais BlackRock qui reçoit à l’Elysée ! Les clés du salon Murat, où se déroule chaque semaine le Conseil des ministres, sont confiées à Larry Fink. Qui y tient un séminaire avec ses camarades financiers.

Tout est dit.

En une anecdote, tout est dit.

BlackRock s’est installé à l’Elysée.

Il a pris ses aises au cœur du pouvoir français.

Quand, par exemple, la fondation abbé Pierre, ou le Secours populaire, ou ATD-Quart monde, ont-ils obtenu les mêmes faveurs ? Jamais. Jamais.

Mieux, ou pire encore, ce même jour d’octobre 2017, cinq ministres, Bruno Le Maire, Elisabeth Borne, Benjamin Griveaux, Muriel Pénicaud et le Premier d’entre eux, Edouard Philippe, ont défilé devant Larry Fink. Lui ont exposé « les réformes en cours », suppression de l’ISF, marché du travail, etc. Comme des bons élèves devant le maître, espérant une bonne note.

Mais quand Greenpeace, ou les Amis de la Terre, ou Oxfam furent-ils conviés à l’Elysée, à Matignon, avec un défilé de ministres, pour noter à leur tour les « réformes » ? Pour évaluer leur impact sur la planète ? Jamais. Jamais.

Mais même sur l’environnement, deux mois plus tard, en décembre 2017, même lors du One Planet Summit, à qui déroule-t-on le tapis rouge ? Aux financiers, toujours. Les private equity et les fonds de pension anglo-saxons, Larry Fink en tête, demeurent les stars, qui nous évangélisent : « Finance is not the enemy, finance is the key. »

Et je passe ici sur la nomination du patron de BlackRock France, Jean-François Cirelli, au comité CAP22 d’Edouard Philippe, pour « guider l’action publique ». Je passe sur la note « Un bon plan retraite », feuille de route adressée par BlackRock au gouvernement. Je passe sur les louanges, les tonnes d’encens, délivrées par les dirigeants de BlackRock France, Europe, Monde, à Macron, je passe, je passe, je passe, sur cette permanente collusion.

J’en viens au pompon : la légion d’honneur.

« C’est une mauvaise polémique, assurent les ministres en chœur. Ce n’est pas au dirigeant de BlackRock que cette récompense est délivrée. C’est à la carrière du haut-fonctionnaire, etc. etc. »

Mais justement : c’est cette carrière qui devrait lui valoir, et quotidiennement, la légion du déshonneur. C’est pour cette carrière, pour ses manœuvres et ses basses œuvres, qu’il mérite la déchéance.

Faisons bref.

Comme les retraites, Gaz de France est issu de la Libération : en 1945, le ministre Marcel Paul nationalise les réseaux de gaz et d’électricité.

Tout roule.

Jusqu’en 2004. Jean-François Cirelli en est alors PDG. Suivant des directives européennes (validées par Jospin), le gaz est ouvert à la concurrence. Après son élection, en 2007, lors d’un dîner, Nicolas Sarkozy, le promet à ses amis, le milliardaire belge Albert Frère et le milliardaire canadien Paul Desmarais : il va privatiser GDF. L’entreprise fusionne alors avec Suez, dirigée par Gérard Mestrallet, et l’Etat descend à 35% du capital.

Le grand gavage commence. Avant même l’entrée en Bourse, le 15 juillet 2008, tombe cette nouvelle : « GDF-Suez versera un dividende exceptionnel. » C’est l’urgence des urgences : le dividende. Entre 2009 et aujourd’hui, les dividendes versés aux actionnaires ont représenté trois fois le montant de ses bénéfices. Le taux de redistribution moyen sur cette période est en effet de… 333 % ! Un pactole, au total, qui avoisine les 40 milliards.

Comment assurer le financement du système des retraites ?

Article paru dans l’Humanité du 4 décembre 2019… En clair, la position du PCF sur la question de la réforme des retraites.

Alors que le gouvernement présente une réforme des retraites visant à ponctionner le niveau des pensions, l’argent existe pour maintenir le système par répartition.
Henri Sterdyniak Coanimateur des Économistes atterrés, Catherine Mills Maîtresse de conférences émérite, commission économique du PCF Gérard Filoche, Anne de Haro et Éric Thouzeau Responsables de la Gauche démocratique et sociale (GDS) et Éric Le Bourg Chercheur au CNRS, université de Toulouse

Des cotisations assises sur les salaires

Henri Sterdyniak Coanimateur des Économistes atterrés

L’objectif de la réforme des retraites impulsée par Emmanuel Macron est clair : réduire la part des retraites dans le PIB, par une baisse de 20 % de leur niveau, puisque le nombre de retraités par rapport à celui des actifs va augmenter d’environ 25 % d’ici à 2050. 

Le premier ministre a demandé au Conseil d’orientation des retraites (COR) d’établir un rapport annonçant un déficit important en 2025, déficit qu’il faudrait combler d’urgence par des mesures de report de l’âge ouvrant le droit à la retraite, d’allongement de la durée de cotisation ou de désindexation.

Ce déficit provient uniquement de la diminution organisée des ressources : la réduction des effectifs publics, la baisse de leur pouvoir d’achat entraîneraient une baisse des cotisations des administrations publiques ; les exonérations de cotisations sociales seraient mises à la charge de la Sécurité sociale. Le gouvernement masque qu’en 2025 l’Unédic serait en excédent et que, la dette sociale étant remboursée, 16 milliards de CRDS-CSG seraient disponibles. 

Mais cet épisode illustre le plan du gouvernement : priver de ressources la Sécurité sociale, tirer argument du déficit ainsi créé pour reculer l’âge pivot ou baisser la valeur de service du point.

Le système des retraites doit rester à prestations définies : il doit garantir aux retraités un niveau de vie équivalant à celui des actifs, ceci en se fixant des objectifs de taux de remplacement, 85 % au niveau du Smic, 75 % au niveau du salaire moyen. Il doit maintenir un âge de départ satisfaisant, tenant compte de la situation de l’emploi, laissant à chacun une période de retraite active en bonne santé, avec des départs précoces pour les métiers pénibles, ceux que l’on ne peut tenir après un certain âge ou pour les salariés que les entreprises refusent de maintenir en emploi. Ce n’est pas trop ambitieux pour un pays riche comme la France.

Un système par répartition se doit de répartir équitablement la richesse produite entre les jeunes, les actifs et les retraités. Ainsi, la question du financement est un problème démographique (maintenir une fécondité proche de deux enfants par femme, en assurant un niveau de vie satisfaisant aux familles), industriel (développer un niveau de production de plein-emploi, adapté à la transition écologique), de répartition (réduire les prélèvements improductifs et la rente financière).

L’allongement de la durée de vie – et donc la hausse du ratio retraités/actifs – rend nécessaire de faire passer la part des retraites dans le PIB de 13,8 % en 2018 à environ 16,2 % en 2050. Les retraites sont une assurance sociale ; la retraite de chacun dépend des salaires reçus durant la carrière, même ce lien ne doit pas être rigide. 

Le système doit être redistributif, fournir un niveau de retraite satisfaisant à tous, effacer les accidents de carrière, assurer des taux de remplacement plus élevés aux bas salaires ; il ne doit pas prolonger les rémunérations excessives. 

Un système qui verse des pensions dépendant des salaires reçus doit être financé par des cotisations sociales et non pas par l’impôt (qui doit financer les prestations universelles ou de solidarité). Un financement par l’impôt ouvre la porte à l’étatisation et à un système dégradé à prestations uniformes.

Aussi, le financement de la retraite doit être assuré par des cotisations assises sur les salaires. D’ici à 2050, une hausse progressive (0,2 point par an) sera sans doute nécessaire. En échange de leurs cotisations, les salariés et les jeunes doivent avoir la garantie que le système perdurera.

La clé de voûte d’une réforme progressiste

Catherine Mills Maîtresse de conférences émérite, commission économique du PCF

Une réforme progressiste des retraites suppose de mobiliser de nouveaux financements qui s’inscrivent dans une nouvelle manière de produire et de répartir les richesses. La bataille pour les retraites est un combat sur l’orientation des richesses créées, entre les prélèvements financiers du capital et les prélèvements publics et sociaux.

Il faut d’abord s’attaquer aux revenus financiers du capital. Ces revenus financiers perçus par les entreprises et les banques se sont élevés à 298,8 milliards d‘euros en 2018. Ils devraient être assujettis aux mêmes taux de cotisations que les salaires. Ce nouveau prélèvement, aligné sur le taux de cotisation employeur : 10,45 %, pourrait rapporter, dans un premier temps, 31 milliards d’euros à la branche vieillesse de la Sécurité sociale. Son produit serait appelé à diminuer avec le temps puisqu’il viserait à dissuader les entreprises de placer leurs profits sur les marchés financiers, et à les inciter à les investir pour créer des emplois et pour former les salarié·es. 

Il y a lieu ensuite d’accroître le taux et la masse des cotisations sociales, notamment patronales. Il s’agit de moduler le taux de cotisation en incitant à l’accroissement de la masse salariale et de l’emploi. Le taux de cotisation dite « patronale » serait alourdi pour les entreprises qui suppriment ou précarisent l’emploi, rationnent les salaires et les dépenses de formation. À l’inverse, les entreprises qui développent l’embauche et la formation de salarié·es qualifié·es seraient encouragées, avec une progression moindre de leur taux, mais sur une assiette en croissance. 

Cette modulation apporterait 70 à 90 milliards supplémentaires au bout de cinq ans. Les exonérations de cotisations patronales, actuellement (69 milliards d’euros, y compris le Cice) seraient supprimées et leur montant utilisé pour une nouvelle politique en faveur de l’emploi, de la formation, de la révolution écologique. Fondamentalement, il faut changer la politique économique et la gestion des entreprises.

Autre levier : l’emploi. Le pouvoir s’attaque aux chômeurs et non au chômage de masse. Au contraire, la création d’emplois augmenterait les richesses créées, les salaires et le financement des retraites. Avec aussi la révolution écologique, la relocalisation de l’industrie, le développement de services publics sur tout le territoire, on pourrait envisager la création de 3 millions d’emplois supplémentaires en cinq ans, soit 10 % de population active. Trois millions d’emplois rapporteraient 30 milliards d’euros de cotisations sociales supplémentaires. Cet objectif de création d’emplois appellerait le développement de la formation et des qualifications.

Il faut alors donner à l’égalité salariale femmes-hommes une visée révolutionnaire. Cela apporterait aujourd’hui plus de 6 milliards d’euros supplémentaires pour le financement des retraites. Les femmes gagnent encore 20 % de moins que les hommes, à travail égal. Nous nous fixons d’aboutir à une égalité réelle en deux ans, avec une loi contraignante.

Il existe les moyens de financement pour répondre aux besoins des retraités. Pour cela, il faut faire converger vers le haut les droits à la retraite de l’ensemble de la population. Garantir au minimum 75 % du meilleur revenu d’activité dès 60 ans, prendre en compte les spécificités professionnelles, les missions de service public, la pénibilité du travail. Une véritable sécurité d’emploi et de formation, notamment concernant les jeunes, exigerait la création d’une allocation autonomie formation et la prise en compte des années d’études dans le calcul de la durée de cotisations.

Tout cela nécessite de mettre en œuvre une nouvelle logique économique. 

À horizon de cinq ans, on viserait à augmenter de 10 points la part des salaires et des fonds sociaux dans la valeur ajoutée, en faisant reculer d’autant la part des profits. L’augmentation des salaires contribuerait au financement des retraites. Nous proposons une hausse de 20 % du salaire minimum et une conférence nationale des salaires pour une hausse générale des salaires, dans le privé comme dans le public. 

Une réforme progressiste du financement des retraites s’appuierait sur cette nouvelle logique impliquant aussi une nouvelle politique du crédit bancaire, pour faire baisser l’influence des marchés financiers, diminuer le coût du capital que la finance fait peser sur la société. 

Le financement de projets répondant à des critères précis en matière économique, sociale et écologique serait encouragé. Il faut une part du PIB plus grande pour les retraites, bien au-delà de la règle d’or des 14 %, cela exige aussi une autre façon de produire les richesses, tant au plan social qu’écologique. Les entreprises seraient incitées à l’efficacité sociale, plutôt qu’à la logique de la rentabilité financière capitaliste qui inspire la réforme Macron-Delevoye. 

C’est un véritable choix de civilisation.

Privé-public : toutes et tous concerné·es !

Gérard Filoche, Anne de Haro et Éric Thouzeau Responsables de la Gauche démocratique et sociale (GDS)

Édouard Philippe et Agnès Buzyn dénoncent les grèves « corporatistes » des salariés de la SNCF et de la RATP. Emmanuel Macron s’en prend à « ceux qui défendent le maintien des régimes spéciaux ». Tout d’abord, les régimes spéciaux, ça n’existe pas, ce sont des accords d’entreprise, des éléments du contrat de travail collectif, des conventions collectives !

Loin d’être « corporatistes » les grévistes de la SNCF et de la RATP sont les premiers de cordée d’une grève, à laquelle tous les salarié·es sont appelé·es à partir du 5 décembre, contre le système de retraites à points qui ne ferait que des perdants parmi les salariés, qu’ils soient du privé ou du public. 

La « justice » dont se réclame ce projet consisterait à niveler vers le bas tous les régimes de retraite en calculant les retraites sur la base du salaire moyen de toute la carrière et non plus sur le salaire moyen des 25 meilleures années ou des six derniers mois. L’« équité » dont se réclame ce projet consisterait à instaurer un « âge pivot », fixé à 64 ans dès 2025. Partir avant cet âge serait puni par une diminution du montant de la retraite.

L’« âge pivot » ne pourrait qu’augmenter rapidement car le système de retraite à points serait pris en étau. La première mâchoire de cet étau serait un double plafonnement, celui du taux des cotisations sociales à 28,12 % et celui de la part du PIB destinée à financer les retraites à 14 %. L’autre mâchoire serait l’augmentation d’environ 6 millions du nombre de personnes de plus de 65 ans en 2040. 

Le nombre de convives augmentera mais pas la taille du gâteau. Résultat, la part du gâteau pour chacun·e diminuera. Ce sera une baisse généralisée des pensions !

La « transparence » dont se réclame ce projet consisterait à fixer une valeur du point servant de base au calcul du montant de la retraite qui varierait chaque année en fonction de l’évolution de l’espérance de vie, de l’état de santé de l’économie, de l’équilibre financier du système à points. Personne ne pourrait donc prévoir le montant de sa retraite. Les « premiers de cordées » d’Emmanuel Macron n’ont rien de sympathiques alpinistes. Ils utilisent ceux d’en bas pour parvenir au sommet et n’hésitent pas à couper la corde, en licenciant à tour de bras, pour pouvoir y rester.

Les seuls véritables corporatistes, les seuls défenseurs de privilèges exorbitants, sont les actionnaires des grands groupes. Leurs fondés de pouvoir à l’Élysée et à Matignon n’hésitent pas à « prendre toute la France en otage » pour tenter de mettre en place un système de retraite qui accroîtrait ces privilèges.

Le système à points aurait le grand mérite pour la corporation des actionnaires de ne pas augmenter la part patronale des cotisations retraite et ferait une place au soleil, de plus en plus grande, aux fonds de pension, à la finance, aux banques et aux assurances.

C’est tout l’inverse qu’il faut imposer ! Augmenter la part consacrée aux retraites, comme à la santé. Avec quelques dixièmes d’augmentation des cotisations, la « bosse » démographique serait absorbée. D’autant que cette « bosse » sera de courte durée avec le boom des naissances des 20 dernières années. 

Gardons une retraite solidaire et améliorons-la· ! Refusons le transfert des budgets de la retraite à celui de l’État ! Car c’est le hold-up qu’ils préparent.

Le dogme des dépenses constantes

Éric Le Bourg Chercheur au CNRS, université de Toulouse

La réforme des retraites aboutirait – c’est maintenant compris par tous ceux qui s’y sont intéressés – à une baisse des pensions importante, en particulier du fait du calcul de la retraite sur toute la carrière et pas seulement sur les 25 meilleures années (secteur privé) ou les six derniers mois (fonction publique). 

Par ailleurs, étant donné que « le système universel conservera un niveau de dépenses de retraite sensiblement identique à la trajectoire prévue par le COR » (rapport Delevoye, page 114), soit 14 % du PIB, alors que le nombre de retraités va augmenter fortement dans les années qui viennent du fait des générations nombreuses du baby-boom, on ne peut que s’attendre à une baisse progressive de la valeur du point et/ou à « une évolution progressive de l’âge du taux plein au fil des générations » (explicitement prévue page 114), ce qui signifie bien sûr une augmentation de cet âge.

Prévoir une dépense constante alors que les besoins augmentent est un non-sens complet, mais le débat d’idées des dernières décennies a tellement ancré l’idée que le « coût » des retraites était trop élevé que le projet Delevoye peut avancer sans vraiment craindre d’être contredit qu’il ne doit plus augmenter, alors que cela implique la baisse des revenus de l’essentiel de la population âgée et un départ à la retraite de plus en plus tardif, et ceci au moins jusqu’à la disparition des générations du baby-boom. 

Soyons clairs : tout projet de réforme des retraites basé sur un coût constant alors que la population âgée augmente est un délire de comptable, ne pouvant qu’aboutir à une plus grande pauvreté dans les années qui viennent.

Dans ce contexte, le Parti communiste dans sa très récente proposition de réforme des retraites ose casser ce dogme des dépenses constantes, son premier dirigeant indiquant clairement que « le gouvernement veut plafonner ce financement à 14 % du PIB, nous pensons qu’il faut le porter à 17 % ». 

Si le nombre de retraités augmente par rapport à la population totale, le financement doit augmenter, de même que lors du baby-boom les dépenses d’éducation et de logement ont dû augmenter, afin de ne pas transformer la France de l’époque en bidonville géant peuplé d’enfants ne dépassant pas le certificat d’études. 

Ceci implique de nouvelles sources de financement pour les retraites et on se doute que tout le monde ne sera pas d’accord avec celles proposées par le PCF. Cependant, suivant l’exemple du PCF, chaque parti devrait maintenant présenter à la population ses propres projets de réforme. Cela permettra de savoir quelles sont les vraies priorités de chaque formation politique.

CONCILIER PATRIMOINE, RELOCALISATION ÉCONOMIQUE ET TRANSITION ÉCOLOGIQUE, C’EST POSSIBLE

L’article
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ParDorian Bianco -12 décembre 2019

La révision de la loi Elan en 2018 a retiré le rôle opposable de l’Architecte des Bâtiments de France (ABF) pour les projets d’urbanisme situés aux abords d’un monument historique. Ce retour en arrière face aux politiques de préservation initiées par Malraux (1963) permettrait théoriquement de détruire certains secteurs des centres-villes historiques sous couvert d’insalubrité, comme le quartier du Panier à Marseille et Saint-Leu à Amiens où habitent encore des classes populaires n’ayant souvent pas les moyens de maîtriser eux-mêmes la rénovation de l’habitat ancien. Or, la mise en valeur du patrimoine français et de ses méthodes constructives, entendus comme une relation dynamique entre l’environnement bâti et les paysages culturels dans lesquels ils s’insèrent, pourrait à l’inverse accompagner la transition énergétique du logement par une politique économique nationale de soutien aux industries locales et traditionnelles.

La cathédrale Notre-Dame d’Amiens (Somme) vue depuis le parc Saint-Pierre en automne
© Dorian Bianco

L’urgence climatique actuelle crée les conditions inédites d’une conversion écologique à grande échelle, et pousse les acteurs politiques, administratifs et scientifiques à mettre au point un modèle ambitieux de transition pour réduire la consommation d’énergie, mieux isoler les logements ou encore empêcher l’étalement urbain mitant les espaces ruraux et agricoles. Or l’intégrité paysagère et architecturale du patrimoine bâti est parfois considérée arbitrairement comme un obstacle à cette conversion.

A Paris, les projets de végétalisation du parvis de l’hôtel de ville ou l’arrière de l’Opéra Garnier risqueraient de nuire au dégagement des monuments historiques. Peu ambitieux écologiquement, ces programmes n’envisagent même pas d’accord avec l’histoire du paysage parisien (aménager des coulées vertes, planter d’arbres en cœur d’îlot ainsi que sur les boulevards, couvrir les pignons aveugles de vigne vierge ou de lierre plutôt que de gâcher une perspective historique, etc). De manière récurrente, la soi-disant transition écologique des villes nous garantit souvent la défiguration de leur physionomie historique, et les programmes d’habitat écologique présentés dans la presse spécialisée semblent parfois indifférents à leur environnement bâti historique.

LA LOI ELAN, SPÉCULATION IMMOBILIÈRE CONTRE PRÉSERVATION DES PAYSAGES ?

Les évolutions politiques et juridiques récentes mettent en lumière l’ambiguïté et l’incohérence de cette opposition arbitraire entre la conservation du patrimoine et les discours qui justifient de manière contestable la transition écologique ainsi que l’urgence du logement. La loi Elan(2018), sous couvert de transition sociale et environnementale, autorise la réhabilitation ou la destruction de l’habitat insalubre aux abords d’un monument historique dans les zones protégées en retirant le rôle opposable des architectes des Bâtiments de France (ABF). Ils seront désormais simplement consultés pour donner un avis. Leur rôle opposable leur est également retiré pour l’installation d’antennes-relais qui pourrait potentiellement dégrader un paysage. Ces deux dispositions créent l’article L-632-2-1 du Code du patrimoine dans le chapitre qui est consacré aux opérations d’urbanisme situées à l’intérieur du périmètre des « sites patrimoniaux remarquables ». L’ensemble de la loi Elan, validée par le Conseil constitutionnel le 15 novembre 2018, contribue à une conception régressive du patrimoine français. A l’inverse d’une vision large et globale qui inclut tout autant les bâtiments monumentaux que l’habitat ancien articulé à une échelle paysagère, la nouvelle loi risque d’impliquer la déconsidération du bâti modeste et populaire au profit d’une vision classique et hiérarchique qui ne se concentrerait que sur un patrimoine monumental.

La loi Elan, fustigeant la lenteur administrative de la législation précédente, vise avant tout la construction rapide et à faible coût des logements (« Construire plus, mieux et moins cher »), reléguant au second plan l’intégrité architecturale, paysagère et culturelle des zones soumises à ces opérations d’urbanisme. Ses autres dispositions sont également inquiétantes, comme la suppression du concours d’architecte pour les logements sociaux au profit de la conception-réalisation. Elle témoigne à la fois d’une dérégulation de l’urbanisme français et d’un transfert de la décision des professionnels (architectes, historiens et autres spécialistes) aux seuls administrateurs (gouvernance territoriale, opérateur économique) qui ne disposent pas forcément des connaissances historiques pour appréhender la subtilité d’un environnement bâti (matériaux et formes employés dans le vernaculaire urbain, paysage industriel, patrimoine de la Reconstruction, etc).

Derrière l’esprit modernisateur affiché par la loi Elan, son objectif n’a en fait rien à voir avec la planification fordo-keynésienne de l’urbanisme d’après-guerre qui avait le but de garantir un logement à tous, mais bien de servir les intérêts des acteurs privés de l’immobilier. La construction de logements neufs est plus lucrative pour les promoteurs immobiliers que la rénovation du bâti ancien. Surtout, elle ne facilite en rien une transition écologique réelle et risque à l’inverse d’accélérer la construction en masse d’un habitat de mauvaise qualité, fortement producteur en émissions de CO2. Les matériaux comme le béton, importés de l’étranger à cause de l’internationalisation des chaînes de production, sont peu durables puisqu’une rénovation, voire une destruction, s’envisage parfois au bout de vingt ou trente ans. Aucun cadre contraignant n’empêche par ailleurs l’usage de méthodes constructives polluantes comme les modules de béton, dont le résultat esthétique, en l’absence du rôle opposable de l’ABF, risquera de mal s’intégrer au bâti ancien ou aux paysages périphériques et semi-ruraux.

Spectacle de désolation urbaine dans le quartier Saint-Leu d’Amiens (Somme) où des bâtiments à l’abandon, voire en ruine, cèdent progressivement la place à des reconstructions. © Dorian BIANCO

Cette loi accompagne ainsi une fragilisation déjà entamée du patrimoine français. Elle permettra, par exemple, de passer outre la valeur historique, architecturale et socio-culturelle d’un quartier d’origine médiévale comme Saint-Leu à Amiens. Dans cette zone en voie de bruxellisation, plusieurs maisons anciennes à l’instar des fameuses amiénoises issues de la révolution industrielle y sont actuellement détruites sous couvert de lutte contre l’habitat insalubre. Même si les programmes reconstructeurs reproduisent les formes du bâti ancien, celui-ci disparaît au lieu d’être rénové car la population traditionnelle de ce quartier dispose de faibles revenus qui ne lui permet pas de lutter contre la gentrification opérée au profit de l’installation de jeunes diplômés. Cette menace sur le patrimoine national semble émouvoir peu de monde tant qu’elle concerne des villes et des paysages méconnus du grand public (personne n’oserait imaginer la destruction d’une partie du quartier latin ou du Marais en 2019 si ceux-ci étaient encore insalubres). Comment concilier alors la protection du patrimoine et des paysages, l’habitat social et l’urgence de la transition écologique ?

CONSERVER LE PATRIMOINE DANS LE CADRE DE LA TRANSITION ÉCOLOGIQUE

A l’inverse d’une opinion courante sur la question, la préservation du patrimoine ne rentre pas nécessairement en contradiction avec la transition écologique dans le domaine de la construction, aujourd’hui responsable d’une part très importante des émissions de CO2 dans l’atmosphère. A l’inverse, la transition écologique pourrait constituer l’occasion de renouer avec des méthodes constructives vernaculaires ou traditionnelles dont les matériaux sont durables. De nombreux travaux universitaires vont d’ailleurs dans ce sens. La connaissance de ces techniques, puisqu’elle dépend de la préservation et de l’étude du bâti agricole, domestique et industriel d’un espace local souvent associé, en France, aux régions naturelles, nécessite l’intervention de professions spécialisées (architecte des Bâtiments de France, historien de l’architecture, archéologue du bâti ou encore géographe et ingénieur en plus de l’architecte DPLG).

Prenons l’exemple des régions naturelles de la Normandie. Dans le Pays de Caux (Seine-Maritime), le bâti vernaculaire utilise des ressources locales comme la brique issue des sols argileux à proximité et le silex extrait de la craie. Sur la rive gauche de la Seine, dans le Marais Vernier (Eure), les chaumières sont très fréquemment construites en pan de bois, dont le hourdage (le remplissage des murs) utilise le torchis, un matériau qui constitue un béton naturel mêlant l’eau, l’argile, la paille et le foin. Résistant mal à l’humidité, la brique peut s’y substituer grâce à son extrême durabilité et à ses qualités d’isolation, comme dans l’habitat industriel en rangs de maison présent dans les villes proches de Rouen, Amiens ou encore Fécamp. L’ensemble de ces méthodes constructives constituent des procédés davantage respectueux de l’environnement puisqu’ils comportent une empreinte écologique faible : les matériaux sont généralement extraits à proximité (moins de transport en véhicule) et leur transformation manufacturière rejette moins de CO2 que le béton et le ciment, surtout avec des matériaux très peu transformés comme le bois.

De concert avec cet emprunt aux méthodes constructives traditionnelles, un plan ‹‹ Marshall ›› de rénovation thermique permettrait de gaspiller moins d’énergie, comme la stratégie d’isolation ‹‹ invisible ›› ne modifiant pas l’aspect esthétique des façades (laine de verre sur les plafonds, isolants intérieurs). Associé à l’adoption d’un urbanisme valorisant l’habitat collectif ou semi-collectif contre le pavillon individuel provoquant l’étalement urbain, ces trois éléments forment un nouveau modèle dont les architectures vernaculaires pourraient constituer une source d’inspiration pour concilier la transition écologique avec la préservation du patrimoine bâti et des paysages culturels. Afin de ne pas épuiser les ressources limitées des sols, ces projets ne concerneraient que des programmes nécessaires comme le logement social ou des halles de marché (dans un contexte de relocalisation agricole) et non la construction d’infrastructures sans utilité sociale directe (centre commercial ou culturel). Mais cela suppose un double effort : d’une part se contenter de produire et de consommer que ce dont nous avons réellement besoin, et d’autre part considérer le bien-être collectif au-delà de son confort individuel (la sobriété énergétique contre l’individualisme flambeur). La Reconstruction d’après-guerre constitue à cet égard un modèle intéressant puisqu’elle fut motivée par l’idée d’un effort national matérialisé par une architecture du compromis et de la nécessité où la simplicité se voulait l’image de la décence face à l’ampleur du sinistre.

Un autre effort consiste à ne plus discriminer, tant sur le plan économique que culturel, les territoires et à opposer à la stigmatisation spatiale le rempart d’une politique égalitaire d’aménagement supervisée par l’État. Une habitude regrettable, encore répandue en France, consiste à ne s’intéresser qu’aux centre-ville anciens et aux zones naturelles protégées en délaissant les espaces intermédiaires et périphériques où vivent de nombreuses classes populaires. Considérer l’intégrité paysagère de la France dans son ensemble et dans ses réalités bâties contemporaines permet d’éviter l’écueil selon lequel il y aurait un modèle de la belle ville (Paris ou Carcassonne) contre les villes « repoussantes » (Le Havre ou Dunkerque) et des beaux paysages (Luberon ou Cornouaille) contre des pays laids (Beauce ou Westhoek). Pour reprendre le concept bourdieusien de racisme de l’intelligence, on peut questionner l’existence d’un racisme socio-spatial, souvent associé à ce jugement esthétique, envers les habitants des banlieues populaires, du périurbain et des villes en crise industrielle. Or l’urbanisme ne peut pas être fondé sur de tels jugements péremptoires et subjectifs qui impliquent de valoriser les territoires à préserver en priorité tout en dénonçant les « retardataires » ou les « inaptes ».

Paysage urbain et portuaire de Fécamp (Seine-Maritime), dont la dynamique historique associe l’architecture monumentale (ici, l’église Saint-Etienne) aux logements et aux industries. © Dorian Bianco

Ces opérations architecturales durables et modestes, à destination de tous les territoires, pourraient concerner des programmes de logements sociaux dans les villes petites et moyennes ainsi que dans les communes rurales, tandis qu’elles relanceraient l’activité économique dans les secteurs locaux de type manufacturier ou artisanal. Enfin, ces projets renforceraient l’homogénéité et la spécificité de chaque paysage urbain ou rural, à l’inverse de la défiguration provoquée par les pavillons épars en béton qui s’intercalent souvent entre un bocage et un bourg ancien comme dans le pays de Bray ou le Lieuvin. Par exemple, pour poursuivre nos exemples normands, on pourrait remplacer les futurs pavillons dans les espaces rurbains par des programmes de logements sociaux en habitat semi-collectif (plan de maisons denses et mitoyennes, artificialisant une étendue plus restreinte des sols sans rompre avec la faible hauteur du bâti ancien).

Ils utiliseraient des briques fabriquées localement, avec un bardage en bois peint dans des couleurs normandes et des toitures de chaume ou d’ardoise des Ardennes ou d’Angers. Bien entendu, des projets récents approchent ce modèle. La reconstruction de la « maison médiévale » devenue la mairie de Saint-Sulpice-de-Grimbouville (Eure) a associé les métiers du patrimoine et de la conservation aux architectes pour réaliser un bâtiment dans la tradition des techniques en pan de bois et en couverture de chaume, avec un résultat remarqué pour sa qualité architecturale. Malheureusement, ces réussites sont trop peu nombreuses face aux opérations immobilières courantes. La restauration des paysages traditionnels, dont aujourd’hui seuls les corps de métier comme l’ABF ont une connaissance approfondie, serait la manifestation d’une transition écologique de l’urbanisme appliquée au logement des classes populaires. Surtout, elle inciterait des milieux très différents de l’architecture (historiens, conservateurs, architectes DPLG) à se rapprocher ou à interagir sur des projets contemporains.

PASSER D’UN URBANISME NÉOLIBÉRAL DE PRESTIGE À DES OPÉRATIONS MODESTES ET DURABLES

Pour comprendre l’intérêt de ce modèle et le mettre en place, il est nécessaire de décorréler l’objectif de progrès matériel (que doit viser une transition énergétique post-néolibérale) de l’impératif préalable de la croissance avec les débouchés consuméristes qu’elle génère (seul argument pertinent à conserver de la critique anti-moderne des années 1960 et 1970). Une telle initiative est impossible à mettre en place sans une politique économique de l’État qui soutiendrait les industries locales contre le faible coût des matériaux étrangers et un arsenal juridique de protection patrimoniale et paysagère. En premier lieu, il convient de subordonner ces objectifs socio-économiques à un système de planification étatique dans des proportions au moins équivalentes à la reconstruction d’après-guerre supportée par le Plan Marshall. Par voie de conséquence, les exigences ordo-libérales de réduction du déficit et de remboursement de la dette devraient être abandonnées, car une telle politique nécessite d’augmenter les dépenses publiques et territoriales. En second lieu, il serait nécessaire de revenir dans l’urgence sur la loi Elan. Se situant dans la lignée des lois votées sous la présidence Giscard d’aide à la pierre, elle facilite à nouveau l’accès à la propriété individuelle qui a déjà provoqué le mitage des zones rurales et la marginalisation des architectures vernaculaires dans le paysage, dont on retrouve des échos dans l’expression polémique et arbitraire de « France moche« .

Néanmoins, cette attaque contre les paysages français ne doit pas cacher les effets négatifs des politiques de conservation telles qu’elles sont pratiquées depuis près d’une cinquantaine d’années. Elles posent en effet de nombreux problèmes sociaux : muséification des centre-ville, augmentation des prix du foncier à cause des opérations de réhabilitation et gentrification des quartiers populaires comportant un bâti ancien de qualité. Dans les Métropoles barbares, Guillaume Faburel montre à juste titre que la patrimonialisation est un facteur de métropolisation, et par conséquent, de disparités croissantes dans le tissu socio-urbain. Ce paradoxe révèle la contradiction entre un discours de valorisation patrimoniale, utilisée comme un élément de communication tributaire de la logique du « marketing territorial » qui « événementialise » la ville, et le mauvais état de certains monuments historiques lié aux coupes budgétaires sur le patrimoine.

VERS UNE CONCEPTION SOCIALE DU PATRIMOINE ?

Plutôt que de figer le patrimoine dans le souvenir nostalgique des villes pré-industrielles, il faut au contraire le considérer dans sa relation les paysages dynamiques et évolutifs de l’industrie. A rebours des conceptions du Front national, une conception sociale et moderne du patrimoine permettrait d’articuler les exigences d’un habitat collectif pour tous avec la transition écologique. En d’autres termes, le patrimoine, c’est l’intérêt général, et sa préservation est l’expression d’une œuvre collective, qui s’oppose aux projets servant les intérêts d’une métropole désirant capter l’investissement dans les nouvelles technologies au dépend des territoires qui l’entourent (Eurallile, Mucem à Marseille, Grand Paris…). Cet intérêt général passe par la restauration de certains corps de l’État. Les architectes des Bâtiments de France sont des fonctionnaires au service de l’État français depuis 1946 et garantissent à ce titre la préservation du patrimoine national en tant que prérogative d’intérêt général (ils ont été fusionnés au corps des Architectes et Urbanistes d’État en 1993).

A cet égard, la dénonciation postmoderne de l’État, taxé de technocratisme et de planification autoritaire, confond la confiscation des décisions politiques par la gouvernance territoriale avec la nécessité d’avoir des institutions étatiques d’intérêt général, notamment en matière d’urbanisme et de patrimoine. La critique très confuse du pouvoir antidémocratique des experts contre les gens ne permet pas d’établir une distinction essentielle entre l’architecte dont il faut restaurer le pouvoir et le gestionnaire qui applique aujourd’hui le New Public Management dans les politiques urbaines (la Reconstruction d’après-guerre fournit l’exemple d’une opération d’urbanisme où la planification urbaine met en valeur l’intérêt général et le rôle de l’architecte). En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’une loi favorise le pouvoir des ingénieurs ou celui des promoteurs immobiliers que toute loi ou toute institution de l’État sera forcément instrumentalisée par des intérêts particuliers, alors que les architectes des Bâtiments français défendent justement la préservation du patrimoine au nom de l’intérêt général selon une conception analogue à la fonction publique hospitalière ou territoriale.

On pourrait même étendre la notion, développée par Pierre Bourdieu, de « main gauche de l’État » à la protection du patrimoine contre la spéculation immobilière, même s’il faut admettre qu’il s’agit d’un enjeu affectant souvent les catégories sociales disposant d’un capital culturel élevé et qu’il n’apparaît pas essentiel pour de nombreuses personnes. De la même façon, l’intérêt pour le paysage, notion d’origine artistique, demeure souvent réservé aux classes moyennes supérieures. Pour éviter cet écueil, la préservation du patrimoine et du paysage pourraient à l’inverse s’articuler autour d’objectifs anti-spéculatifs et écologiques.

Pour parvenir à mettre en place ce changement de paradigme, il risque d’être vain de recourir au « droit à la ville » pour appuyer de possibles luttes locales contre les futurs plans d’aménagement qui ne respecteraient ni le bâti ancien, ni la composante sociologique d’un quartier, car c’est à l’échelle nationale que réside la possibilité de réconcilier le patrimoine avec un double objectif social et écologique : par la suppression du nouvel arsenal juridique de la loi Elan et par l’instauration au niveau de l’État d’une politique économique de relance et de soutien aux industries locales, visant à réemployer des matériaux durables selon des procédés respectueux d’un environnement tout autant physique, géologique, climatique qu’artistique et culturel. Les combats associatifs à l’échelle locale n’ont eu historiquement aucun impact puisque les dynamiques urbaines négatives (gentrification, spéculation immobilière, artificialisation des sols) n’ont cessé de s’aggraver depuis plus de quarante ans. C’est donc à l’État d’en prendre le relais.

La France, célèbre dans le monde entier pour son patrimoine diversifié, risque de voir ses villes et ses paysages défigurés à cause de préjugés sur une transition écologique superficielle ou de malheureuses opérations d’urbanisme ignorantes du paysage. Et ce qui concerne le bâti s’applique aussi à l’environnement : le réchauffement climatique le modifie déjà en asséchant les sols dans certains régions d’openfield et en remplaçant le hêtre par le chêne vert aux zones de contact avec les environnements méditerranéens. La baisse récente du budget de l’Office national des Forêts (ONF), chargé d’étudier et de conserver une part importante du patrimoine botanique français, ne peut qu’aggraver cette situation au moment où une politique écologique est plus que jamais nécessaire pour adapter les forêts au réchauffement climatique. Contre cette perspective, des initiatives sont élaborées pour adapter les paysages français à la transition vers une économie décarbonée, comme les scénarios proposés par le collectif Paysages de l’après-pétrole (PAP) pour la Thiérache, l’Île-de-France et la Beauce, consultables dans l’ouvrage Ruralités post-carbone. En opposition aux conceptions réactionnaires qui souhaiteraient figer l’esthétique des paysages dans une forme historique pré-industrielle, la sortie du productivisme agricole et forestier conduirait nécessairement à les faire évoluer de concert avec la relocalisation industrielle selon un aspect qui empruntera tout autant au passé qu’aux innovations présentes et futures (reboisements d’arbres feuillus, aménagement de nouveaux marais maraîchers ou réimplantation du bocage selon les régions, construction de halles de marché en centre-ville, réouverture d’industries locales et réhabilitation des centres commerciaux périphériques pour de nouveaux usages…).

Cependant, ne mener ces actions qu’à une échelle locale comme si l’on croyait aux vertus d’un diffusionnisme spontané risque d’engager des déséquilibres territoriaux que seul l’État peut contenir par une politique d’aménagement planifié. Contre le management par projet et le repli en communautés autogérées, il s’agirait d’engager un plan capable de transformer à nouveau la société dans son ensemble. Et le temps presse : sur l’échelle de quelques décennies, les paysages verdoyants qu’affectionnent beaucoup de Français et de touristes étrangers risquent de se modifier, voire de s’altérer gravement sur une partie importante du territoire. Avec les conséquences futures de la loi Elan, la France risque de ne plus ressembler à ce que nous connaissons si aucune politique écologique et patrimoniale volontariste n’est rapidement mise en place.