GRÈCE : L’ENFER DU CAMP DE MORIA FACE À LA MENACE DU CORONAVIRUS

Des réfugiés montent un hôpital de fortune
© Mortaza Behboudi / CdB
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Comment confiner le plus grand camp de réfugiés d’Europe ? Depuis une semaine, les volontaires des ONG qui travaillent dans le complexe de Moria sont en quarantaine et, depuis lundi, le confinement a été décrété par le gouvernement grec. Alors que plus de 20 000 réfugiés s’entassent dans l’île de Lesbos, la situation sanitaire déplorable fait craindre une progression rapide de l’épidémie de Covid-19. La Grèce dénombre officiellement 695 personnes touchées par la maladie, et 17 décès sont déjà à déplorer, mais ces chiffres pourraient rapidement augmenter.

Dans le camp de Moria, des milliers de tentes sont installées les unes à côté des autres, et les migrants dorment serrés comme des sardines. L’entrée dans la zone est interdite aux organisations humanitaires et aux visiteurs depuis quelques jours, mais il est toujours possible d’y pénétrer en se faisant passer pour un réfugié. Les habitants du camp tentent de survivre, sans médicament, parfois sans eau et sans électricité. Ici, on manque de médecins, mais aussi de savon pour se laver les mains.

e camp de la Moria ne dort jamais et la violence couve au sein de la population. La police grecque préfère ne plus intervenir. Certains sont ici depuis des mois voire des années, les procédures de demande d’asile trainent et s’éternisent. « Nous ne pouvons pas dormir quand l’obscurité tombe. Des hommes viennent avec des couteaux pour nous voler ce qu’il nous reste. Mon mari est électricien, il travaille bénévolement pour une ONG, ici, dans le camp de Moria. Mais cela lui cause des problèmes, des gens nous menacent pour qu’il les raccorde au réseau électrique », raconte une mère de famille afghane.

“Si on ne fait rien, beaucoup de gens vont mourir avec le coronavirus. Ils nous ont abandonné mais on ne baisse pas les bras.”

Désormais, toutes les entrées du camp sont surveillées par la police grecque. Personne ne peut sortir, sauf les personnes ayant des rendez-vous médicaux dans le centre de Mytilène. Aucun médecin ne travaille dans le camp le week-end et la permanence de Médecins sans frontières (MSF) est restée fermée durant deux jours. Dans ce chaos, quelques réfugiés ont commencé à construire une clinique de fortune pour accueillir ceux qui ne manqueront pas d’être atteints par le Covid-19. Quatre personnes ont déjà contracté la maladie sur l’île de Lesbos et tout le monde redoute que la pandémie se propage dans le camp, où l’hygiène est désastreuse.

Deux cas suspects ont bien été identifiés parmi les réfugiés du camp de Moria, le 12 mars dernier, mais ces derniers se sont finalement avérés négatifs. Ce qui n’empêche pas la peur de roder, surtout parmi les personnes âgées. « Le coronavirus est déjà là mais personne n’en sait rien car nous n’avons pas les moyens de le détecter », raconte une migrante congolaise, arrivée depuis quatre mois. « Il faut faire la queue trois ou quatre heures pour voir un médecin. Il faut faire la queue pour tout, pour manger, pour prendre une douche ».

Certaines femmes ont commencé depuis la semaine dernière à coudre des masques de protection, mais ces derniers ne sont pas efficaces, expliquent les volontaires de MSF. En attendant, les enfants jouent dans les poubelles ou restent prostrés dans leurs tentes, puisque les écoles ont fermé depuis deux semaines. « Si on ne fait rien, beaucoup de gens vont mourir avec le coronavirus. Ils nous ont abandonné, mais on ne baisse pas les bras. Je suis jeune et fort mais il nous faudrait au moins de l’eau et du savon », continue un demandeur d’asile somalien, qui aide à monter l’hôpital de fortune.

“Il faut évacuer les réfugiés vers le continent pour lutter efficacement contre la propagation de l’épidémie.”

Il est interdit de filmer et de photographier à l’intérieur du camp. Les réfugiés peuvent se voir refuser leur demande d’asile si une image est diffusée sur les réseaux sociaux. La police n’hésite pas à casser les portables de ceux qui veulent filmer leur vie quotidienne. « Je veux parler de ce qui se passe ici, de la situation désastreuse du camp. Nous ne vivons pas bien, il ne faut pas cacher cela », veut croire Olivier, un journaliste congolais arrivé à Lesbos il y a quatre mois.

Lundi matin, un bateau est encore arrivé à 7h du matin avec plus de 50 migrants à son bord. Mais les autorités grecques n’acceptent plus aucune demande d’asile depuis début mars. Ces derniers vont donc être directement transférés au nord d’Athènes, dans le camp de Malakasa. Depuis lundi matin, les migrants du camp de Moria n’ont également plus l’autorisation de se rendre en ville. Il n’y a plus aucun transport, sauf des taxis, qui sont autorisés à prendre une seule personne, et seulement pour aller à l’hôpital.

Depuis début mars, les migrants qui arrivent sur les îles grecques sont séparés des migrants déjà présents sur place, afin d’éviter une propagation de l’épidémie de Covid-19. MSF le répète inlassablement aux dirigeants européens : évacuer les réfugiés vers le continent et vers d’autres pays de l’Union européenne est indispensable pour lutter efficacement contre la propagation de l’épidémie.

Contre le coronavirus, les Allemands pédalent

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Les mesures de protection se mettent en place en Allemagne, mais pas un confinement total. Et les autorités encouragent la pratique du vélo, qui permet de moins propager le virus.

Le Covid-19 est devenu une épidémie mondiale, selon l’Organisation mondiale de la santé. Comment les autres États tentent-ils d’endiguer la propagation du virus ? Comment les habitants vivent-ils la crise au quotidien ? Reporterre a mobilisé ses correspondants à l’étranger pour vous le raconter.


L’Allemagne a longuement hésité. Confiner sa population pour ralentir la propagation du coronavirus, comme l’ont fait la France, l’Italie ou l’Espagne ? Priver ainsi ses citoyens de liberté est un sujet particulièrement sensible dans un pays qui a connu la dictature nazie puis un régime autoritaire communiste.

Dimanche 22 mars au soir, en accord avec les ministres-présidents des seize Länder, la chancelière Angela Merkel n’a finalement pas annoncé de confinement. Les Allemands restent autorisés à sortir de chez eux à condition qu’ils maintiennent 1,5 mètre de distance avec toute personne extérieure à leur propre foyer. Les rassemblements de plus de deux personnes sont interdits dans l’espace public, à l’exception des membres d’une famille vivant sous le même toit.

Dans l’arsenal de mesures adoptées pour limiter la diffusion du virus, une attire l’attention : depuis le début de la crise, les autorités allemandes encouragent la pratique… du vélo. Le ministre fédéral de la Santé, Jens Spahn, appelle les Allemands « à marcher ou prendre le vélo plutôt que les transports en commun », en complément des fameux « gestes barrières ».

« Le risque de contamination à vélo est quasi nul », a confirmé le porte-parole de la fédération des pneumologues d’Allemagne, Michael Barczok, à l’hebdomadaire Der Spiegel. Selon ce spécialiste, le vélo a tout bon car il permet de se protéger et de protéger les autres : il maintient à distance et évite d’être contaminé en touchant des surfaces sur lesquelles le coronavirus pourrait survivre plusieurs jours comme les barres du bus ou du métro.

Comme tout sport d’endurance, la pratique du vélo est aussi un bon moyen de prévention car « il permet au système respiratoire d’être bien ventilé et mieux alimenté en sang », souligne le magazine. « Vous respirez plus intensément, ce qui signifie que vous nettoyez bien vos poumons, explique Michael Barczok. C’est optimal en matière de protection contre les virus. » Dans son cabinet à Ulm, dans le Bade-Württemberg, le pneumologue recommande systématiquement le vélo à ses patients atteints de bronchite chronique, pour lesquels le jogging est déconseillé.

Le vélo pourrait-il faire baisser le taux de mortalité lié au coronavirus ? Aucune étude n’a été faite sur le sujet. Mais des chercheurs travaillent actuellement sur l’hypothèse d’un lien de causalité entre la pollution aux particules fines et la diffusion du virus. Une pollution de l’air justement largement réduite par l’usage du vélo à la place de la voiture, mais aussi des bus et métros.

Dimanche à Berlin : moins de contamination, plus d’écologie.

Dans les rues de Berlin, les panneaux électroniques qui préviennent d’ordinaire des travaux et des bouchons affichent ce message : « Aller au travail à vélo protège de la contamination. » Les 5.000 vélos en libre-service de la municipalité sont désormais gratuits si la course n’excède pas trente minutes. « En période de crise, se déplacer de façon saine doit être facile », a twitté la ministre régional écologiste des Transports Regine Günther, initiatrice d’un ambitieux plan vélo de 210 millions d’euros. Son service de presse précise que le guidon ne présente pas de risque particulier de contamination mais conseille aux usagers de porter des gants par précaution.

À Berlin comme dans le reste de l’Allemagne, les magasins de vélo sont autorisés à rester ouverts, à condition de maintenir les activités de réparation. « C’est un besoin de première nécessité, estime Jürgen Klöfkorn, qui dirige depuis 32 ans la boutique Räderwerk dans le quartier de Kreuzberg. Il faut bien entretenir les vélos ou que les gens puissent s’équiper ». Entre la crise du coronavirus et le retour du beau temps, il a observé une augmentation de ses ventes de bicyclettes. S’il peut satisfaire la demande pour l’instant, il s’inquiète de difficultés d’approvisionnement dans les mois à venir, car de nombreux vélos et accessoires sont fabriqués dans des usines chinoises partiellement mises à l’arrêt à cause de la pandémie.

Voisin de la boutique, Michael s’est justement équipé récemment : « J’ai vendu ma voiture en novembre dernier pour passer au métro, explique cet architecte berlinois. Avec le coronavirus, j’ai décidé d’aller plus loin et de n’utiliser que le vélo pour me rendre au travail. Ça a été un déclencheur. » Son bureau est à vingt minutes de trajet, ce qui lui permet en outre « de maintenir une activité physique », raconte-t-il.

Dans une ville comme Berlin, où 43 % des foyers n’ont pas de voiture, le vélo est synonyme d’indépendance et de mobilité — quoi qu’il arrive. Avant la crise du coronavirus, Mounia n’avait « jamais conduit de vélo de sa vie ». Elle qui prenait le bus tous les jours pour se rendre à son travail a soudainement pris conscience du risque de contamination : « Trop de monde, les fenêtres fermées, la catastrophe », raconte-t-elle. Le vélo lui permet aussi de porter plus de courses et ainsi de sortir moins fréquemment de chez elle.

Clarisse, jeune Française en stage dans la capitale allemande, a elle aussi acheté un vélo mais s’interroge sur les recommandations des autorités : « Je ne suis pas sûre que cela soit une bonne idée, affirme-t-elle. Le vélo peut être utilisé par les gens comme une excuse pour sortir au lieu de rester confinés chez eux, alors qu’ils n’en ont pas besoin. »Pour Lisa en tout cas, pas de doute : « C’est une bonne chose pour l’écologie. »

Changer ses habitudes, une façon de s’adapter à la crise actuelle mais aussi d’engager une transition sur le long terme. « Cela représente un grand potentiel pour établir de nouvelles routines de mobilité et soulager les villes des trajets inutiles en voiture », explique Burghard Stock, de l’association allemande des utilisateurs de vélo. L’ADFCestime qu’un tiers de ceux qui se mettent en selle à cause du coronavirus resteront fidèles à la petite reine.

23 mars 2020 / Violette Bonnebas (Reporterre)

Coronavirus. Des médecins cubains débarquent à Milan pour aider l’Italie

Des médecins cubains sur le départ pour l’Italie (Crédit image : Cubadebate)

Un groupe de 37 médecins et 15 infirmières cubains qui travailleront dans les hôpitaux de campagne mis en place par l’armée italienne en Lombardie a débarqué ce 22 mars en Italie. Ils sont arrivés directement de La Havane pour aider leurs collègues italiens en ces temps difficiles.

Ils ont atteint la Lombardie, en plein épicentre de l’épidémie de Covid-19, où le système de santé est en crise depuis des jours. En Lombardie, le personnel médical, malgré les efforts continus et énormes, souffre beaucoup et ne suffit plus à faire face à l’urgence sanitaire. Ces médecins rejoindront une douzaine de médecins chinois qui sont également arrivés à Milan ce 22 mars.

Leur destination finale est le nouvel hôpital de campagne qui sera construit à Bergame, la région de Lombardie la plus touchée par le Covid-19.

Il s’agit de personnel médical hautement spécialisé, avec une longue expérience dans le traitement des maladies infectieuses. Certains membres de cette équipe médicale se sont également retrouvés dans le passé à travailler pour endiguer les épidémies d’Ebola en Afrique. En attendant que tout soit prêt pour être transférés à l’hôpital de Bergame en construction, ils se rendront dans un premier temps à l’hôpital de Crema.

L’Italie n’est pas le seul pays à bénéficier de la solidarité cubaine. En fait, le ministère cubain de la santé publique a annoncé qu’il y a 37 pays dans lesquels des personnels de santé ont été envoyés pour faire face à la propagation du virus. On parle de plus de 1450 médecins cubains qui, ces derniers jours, ont été envoyés dans le monde entier pour faire face à cette pandémie de coronavirus.

En quittant l’aéroport de Malpensa, à Milan, l’équipe médicale cubaine a été accueillie par de longs applaudissements.

Actuellement, il y a un peu moins de 50.000 professionnels cubains dans le monde et plus de la moitié d’entre eux sont des médecins. Tout comme en Italie, ces médecins sont actuellement : en Europe (Russie et Portugal), dans une trentaine de nations en Afrique, dans les régions du Pacifique, au Moyen-Orient et en Asie de l’Est et dans plus de 20 pays en Amérique latine et dans les Caraïbes pour apporter un soutien sanitaire et une aide en ces temps de crise grave.

Ce service rendu par les services de santé cubains à l’humanité entière est d’une valeur énorme, ils sont déployés par milliers partout dans le monde en ces jours de grande urgence.

Outre les médecins, il y a des infirmières, des techniciens, des diplômés de diverses spécialités, des ingénieurs et du personnel d’appui.

« Il s’agit de personnel hautement qualifié qui a déjà lutté contre Ebola et qui sait comment traiter ce type de maladie », a annoncé Giulio Gallera, adjoint du gouverneur de la Lombardie en charge de la Santé, qui a ajouté que pour le moment ils iront « soulager la situation à l’hôpital de Crema ».

L’ambassadeur de Cuba en Italie, Josè Carlos Rodriguez Ruiz, a confirmé il y a quelques jours l’accord des autorités sanitaires cubaines compétentes pour appuyer l’Italie, suite à la demande d’aide de M. Gallera et du gouvernement italien, ainsi que de l’Association Italie Cuba.

« Nous avons réussi à récupérer un groupe de médecins pour rendre l’hôpital de Bergame efficace et performant, dont la construction a été ralentie hier par manque de personnel », a expliqué le président de la région de Lombardie, Attilio Fontana.

Et il a poursuivi : « Il était inutile de construire une cathédrale dans le désert. Maintenant, après avoir reçu la confirmation des médecins, les travaux vont reprendre ».

Cuba est proche « Nous n’offrons pas ce qui nous reste : nous partageons ce que nous avons ».



Et maintenant on culpabilise les citoyens !

Nous ne retournerons pas à la normalité, parce que la normalité était le problème

Une des stratégies les plus efficaces mises en œuvre dans toute situation d’urgence par les pouvoirs forts consiste à culpabiliser les individus pour obtenir d’eux qu’ils intériorisent la narration dominante sur les événements en cours, afin d’éviter toute forme de rébellion envers l’ordre constitué.

Cette stratégie a été largement mise en œuvre dans la dernière décennie avec le choc de la dette publique, présenté comme la conséquence de modes de vie déraisonnables, où l’on vivait au-dessus de ses moyens sans faire preuve de responsabilité envers les générations futures.

L’objectif était d’éviter que la frustration due à la dégradation des conditions de vie de larges couches de la population ne se transforme en rage contre un modèle qui avait donné la priorité aux intérêts des lobbies financiers et des banques sur les droits des individus.

C’est bien cette stratégie qu’on est est en train de déployer dans la phase la plus critique de l’épidémie de coronarivus.

L’épidémie a mis le roi à nu et fait ressortir toutes les impostures de la doctrine libérale.

Un système sanitaire comme celui de l’Italie, qui jusqu’il y a dix ans était l’un des meilleurs du monde, a été sacrifié sur l’autel du pacte de stabilité : des coupes budgétaires d’un montant global de 37 milliards et une réduction drastique du personnel (moins 46.500 personnes, entre médecins et infirmièr.e.s), avec pour brillant résultat la disparition de plus de 70.000 lits d’hôpital – ce qui veut dire, s’agissant de la thérapie intensive de dramatique actualité, qu’on est passé de 922 lits pour 100.000 habitants en 1980 à 275 en 2015.

Tout cela dans le cadre d’un système sanitaire progressivement privatisé, et soumis, lorsqu’il est encore public, à une torsion entrepreneuriale obsédée par l’équilibre financier.

Que la mise à nu du roi soit partie de la Lombardie est on ne peut plus illustratif : cette région considérée comme le lieu de l’excellence sanitaire italienne est aujourd’hui renvoyée dans les cordes par une épidémie qui, au cours du drame de ces dernières semaines, a prouvé la fragilité intrinsèque d’un modèle économico-social entièrement fondé sur la priorité aux profits d’entreprise et sur la prééminence de l’initiative privée.

Peut-on remettre en question ce modèle, et courir ainsi le risque que ce soit tout le château de cartes de la doctrine libérale qui s’écroule en cascade ? Du point de vue des pouvoirs forts, c’est inacceptable.

Et ainsi démarre la phase de culpabilisation des citoyens.

Désolés !
le style de vie que vous avez commandé
n’est plus disponible.

Ce n’est pas le système sanitaire, dé-financé et privatisé qui ne fonctionne pas ; ce ne sont pas les décrets insensés qui d’un côté laissent les usines ouvertes (et encouragent même la présence au travail par des primes) et de l’autre réduisent les transports, transformant les unes et les autres en lieux de propagation du virus ; ce sont les citoyens irresponsables qui se comportent mal, en sortant se promener ou courir au parc, qui mettent en péril la résistance d’un système efficace par lui-même.

Cette chasse moderne, mais très ancienne, au semeur de peste est particulièrement puissante, car elle interfère avec le besoin individuel de donner un nom à l’angoisse de devoir combattre un ennemi invisible ; voilà pourquoi désigner un coupable (« les irresponsables »), en construisant autour une campagne médiatique qui ne répond à aucune réalité évidente, permet de détourner une colère destinée à grandir avec le prolongement des mesures de restriction, en évitant qu’elle ne se transforme en révolte politique contre un modèle qui nous a contraints à la compétition jusqu’à épuisement sans garantir de protection à aucun de nous.

Continuons à nous comporter de façon responsable et faisons-le avec la détermination de qui a toujours à l’esprit et dans le cœur une société meilleure.

Mais commençons à écrire sur tous les balcons : « Nous ne reviendrons pas à la normalité, car la normalité, c’était le problème. »

Texte de Marco Bersani (Attac Italie)

Le nombre de décès liés au coronavirus explose en Italie parce que l’austérité a détruit la santé

En italien
Traduction en français

Via le site suisse Investigation, une analyse, par le site Contropiano, du démantèlement du système de santé de santé italien, bon élève de l’austérité européenne. A lire et à méditer avant que la catastrophe n’arrive avec une telle ampleur chez nous !


Le nombre de décès liés au coronavirus a atteint un total de 3.405 le jeudi 19 mars en Italie. Le pays, qui compte 60,48 millions d’habitants, dépasse ainsi en nombre de victimes la Chine d’où est partie la maladie et qui compte 1,39 milliard d’habitants. Comment expliquer que le covid-19 fasse autant de dégâts en Italie? Ce n’est pas tant le virus qui tue, que la faiblesse du système de santé italien. Le manque de lits, de personnel et de matériel médical est criant à cause des coupes budgétaires pratiquées ces dernières années et qui se révèlent fatales aujourd’hui. Explications.


En pleine explosion de l’épidémie liée au Coronavirus, tous semblent s’accorder sur l’existence d’un sérieux danger de manque d’installations et d’équipements, comme les appareils respiratoires et le nombre de lits en soins intensifs. Tôt ou tard, la situation mettra les professionnels du système de santé dans la position de devoir choisir à qui administrer les soins ou pas, en augmentant de cette façon la mortalité de la maladie pour des raisons qui n’ont rien à voir avec l’agressivité spécifique du Covid-19. Le 14 mars, la déclaration de l’adjoint en charge de la santé en Lombardie, Giulio Gallera, fait état d’un nombre désormais très limité de lits en soins intensifs dans la région, nombre totalement insuffisant face aux nouveaux patients enregistrés chaque jour.

A cet égard une polémique politique a éclaté sur les raisons d’une telle incapacité du système hospitalier à absorber le nombre croissant de patients graves. Tous s’accordent sur une chose : le Service Sanitaire National (SSN) est évidemment inadapté pour affronter cette situation. Toutefois, deux positions différentes émergent du débat sur cette insuffisance.

De toutes parts, on souligne que la cause principale de telles difficultés serait les coupes budgétaires dans la santé publique effectuées au cours des dernières années. Dans le camp de l’opposition, au contraire, les causes seraient à rechercher dans la mauvaise gestion des financements publics (dont l’attribution aurait carrément augmenté dans les dernières années), attribuable à l’inadéquation des dirigeants du secteur sanitaire et au chantage. Essayons de nous sortir de ce débat.

Nous partons, en premier lieu, d’une donnée incontestable : le SSN se révèle à ce jour, gravement inadapté pour affronter cette situation d’urgence. Les données italiennes sur le nombre de lits sont alarmantes : en 2017 (dernières données disponibles) il y avait 3.2 lits pour 1000 habitants (au lieu de 3.9 en 2010). Il s’agit d’une donnée impitoyable si on la rapporte à la moyenne de l’OCSE (4.7), et surtout à la France (6) et à l’Allemagne (8). De 2010 à 2017, s’est effondré le nombre de structures hospitalières, passant de 1.165 à 1.000 (-14.2%), ainsi que le nombre total de lits passant de 244 310 à 210 907 (-13.7% , qui devient 30% si nous partons de 2000).

De notre point de vue, ce déclin est issu d’un dessein politique et économique bien précis communément défini comme l’austérité : il s’agit d’un processus de privatisations et de réduction des dépenses publiques mené par les gouvernements de toutes les couleurs politiques des trente dernières années, sous l’impulsion du processus d’intégration européenne, et dont la réalisation a subi une violente accélération à partir de la crise de 2008.

Le système de santé est inapproprié car des dizaines de coupes budgétaires ont réduit le personnel médical et infirmier, le nombre de lits, les équipements et les services, au sein d’un plus ample projet politique qui est en train de désintégrer l’Etat social pour favoriser l’accumulation de profits d’une minorité. Il n’est pas surprenant que ces jours-ci, ceux qui ont favorisé, mis en pratique et encouragé l’austérité soient évidemment embarrassés et tentent de cacher leurs responsabilités historiques et politiques.

En particulier, le responsable économique du parti politique Italia Viva, Luigi Marattin, a déclaré que l’histoire des coupes budgétaires de la santé serait un canular et qu’au contraire, les financements publics au SSN a presque doublé au cours des 20 dernières années. Luigi Marattin, tout comme la ministre des Politiques agricoles, alimentaires et forestières Teressa Bellanova, fonde sa déclaration sur les données des dépenses de santé courantes (c’est-à-dire, les dépenses de personnel et les biens de consommations non durables) exprimées en termes nominaux. Ainsi calculées, en effet, les dépenses consacrées au SNN montrent une certaine croissance qui se prolonge, bien qu’à un rythme modeste, même pendant les années d’austérité les plus dures, après 2011. Marattin conclut que la faute de l’état d’urgence du SSN devrait donc être attribuée à une mauvaise gestion des ressources. 

Le graphique auquel fait référence Marattin et la ministre Bellanova se base sur des données fournies par le Ministère de la Santé. Les données de l’OCSE qui sont ici rapportées sur le graphique 1, confirment la tendance mise en évidence par Marattin : en termes nominaux, les dépenses courantes de la santé ont augmenté de manière assez significative jusqu’en 2008, et par la suite, bien qu’à un rythme plus lent, elles ont continué de croître.

Graphique 1 : Source : traitements sur les données OCSE, banque de données Cofog (dépenses gouvernementales par fonction). Milliards d’euros à prix courants. Les investissements ont été soustraits des dépenses globales (total government expenditure).

DEPENSES PUBLIQUES COURANTES DE LA SANTE (en termes nominaux)

Cependant, calculer le financement du système de santé en faisant référence aux données en termes nominaux signifie ne pas prendre en considération l’évolution des prix des biens et services achetés par l’administration publique dans le secteur de la santé. Au cours des années prises pour référence, en effet, il y a eu une augmentation du niveau des prix dans l’économie qui a dévalué le montant de ces crédits. Par ailleurs, le taux d’inflation annuel spécifique pour le secteur de la santé s’est révélé constamment supérieur par rapport au taux moyen d’inflation de l’économie (de 2000 à 2015 les prix moyens dans l’économie italienne ont augmenté d’environ 25%, tandis que l’augmentation des biens et des services du secteur de la santé a été de 37%), contribuant ainsi à dévaluer encore plus les valeurs nominales du financement.

Pour ces raisons, afin d’évaluer l’évolution des dépenses publiques de la santé, il est opportun de considérer le financement du système de santé en termes réels. Pourquoi est-ce cette donnée qui compte ? N’importe quelle grandeur économique doit être évaluée en termes réels dans son évolution temporelle, étant donné que 1 milliard d’euros en 2000 n’est pas équivalent à 1 milliard d’euros en 2020, puisque la hausse des prix signifie qu’en 2020 le même chiffre en termes nominaux ne permet pas d’acheter les mêmes quantités de biens, de services et de force de travail. En ce qui concerne le secteur de la santé, la croissance très marquée des prix des produits pharmaceutiques et des instruments médicaux ainsi que la dynamique plus lente des dépenses nominales de santé ont provoqué une réduction continue de la quantité des produits pharmaceutiques, équipements et de services médicaux à disposition du SSN.

En considérant la valeur déflatée, c’est-à-dire en termes réels, des dépenses publiques de la santé, obtenue en utilisant l’indice des prix d’un panier de biens et des services sanitaires, la dynamique de cette ampleur change radicalement (Graphique 2).

Graphique 2 : Source : traitements sur les données OCSE, banque de données Cofog (dépenses gouvernementales par fonction). Milliards d’euros à prix courants (base 2015). Les dépenses en termes nominaux présentées sur le graphique 1 ont été déflatées en utilisant le déflateur des prix de la santé disponible sur ce lien.

DEPENSES PUBLIQUES COURANTES DE SANTE (en termes réels)

Voici comment les valeurs en termes réels montrent clairement qu’après une phase de croissance dans la première décennie du nouveau siècle, à partir de 2011 il y a une contraction constante des dépenses de santé, causée par l’application des sévères politiques d’austérité européennes lancées par le gouvernement Monti et ensuite poursuivies. Il s’agit d’une baisse d’environ 26 milliards, soit 12%, du niveau des dépenses de 2009 à celui de 2018, qui se traduit par une baisse de 400 euros par habitant. 

En outre, les données jusqu’à présent prises en considération ne tiennent pas compte des investissements publics dans le secteur de la santé, c’est-à-dire des achats par l’Etat des biens de consommations durables, comme les installations et équipements, capables par exemple d’augmenter le nombre de lits ou de maintenir un niveau élevé d’installations standards (qui, par exemple, si elles ne sont pas renouvelées, peuvent souffrir d’obsolescence). Même dans ce cas, à partir de l’analyse effectué en termes réels nous enregistrons une constante diminution des investissements annuels (graphique 3), qui passent de 6.1 milliards en 2009 à 3.4 en 2018 (-44%). Les données sont encore plus frappantes si nous faisons référence aux seuls investissements dans le secteur hospitalier, celui qui est le plus sous pression ces jours-ci, diminués de 3 à 1.3 milliards (-56%).

Graphique 3 : Source : traitements sur les données OECD, banque de données Cofog (dépenses gouvernementales par fonction). Milliards d’euros à prix courants (base 2015). Les dépenses pour les investissements (gross capital formation) ont été déflatées en utilisant le déflateur des investissements globaux. 

INVESTISSEMENTS PUBLICS DE SANTE (en termes réels)

Dans l’ensemble, le montant de l’effort public (dépenses courantes plus les investissements) dans le secteur de la santé a chuté de 13% depuis 2008, de 136 milliards à 118 milliards annuels.

La baisse des ressources se révèle encore plus considérable si on considère qu’au cours des deux dernières décennies il s’est produit, en Italie comme dans de nombreux autres pays du monde occidental, un significatif vieillissement de la population : une part considérable des dépenses de santé est en effet allouée aux personnes âgées, et cela signifie que pour garantir un niveau égal de services, ceteris paribus, les dépenses auraient dû augmenter en termes réels, ne serait-ce que pour tenir compte de ces changements démographiques. 

De plus, l’évolution technologique- particulièrement marquée dans le secteur sanitaire- entraîne elle aussi une augmentation des financements dans le temps, indispensable pour l’adoption des nouveaux équipements, qui permettent à un système de soin d’évoluer au rythme des temps, et l’affinement de toutes les compétences spécifiques nécessaires.

Comme si cela ne suffisait pas, les ressources destinées à l’achat de produits pharmaceutiques et de matériels toujours plus coûteux ont été en partie identifiées grâce à la réduction de la masse salariale des médecins et des infirmiers. Voilà pourquoi dans les hôpitaux on enregistre un manque toujours plus préoccupant d’infirmiers et de personnel soignant (moins 36.000) et médical (moins 8.000). Afin de rejoindre l’équilibre budgétaire, des régions et des entreprises sanitaires ont réduit leurs effectifs. Il n’est pas surprenant du tout que le secteur de la santé ainsi que celui de l’assistance soit le pire en termes de déficit d’emplois par rapport à la moyenne européenne : en Italie, en 2017, il manquait 1 435 000 employés pour rejoindre le même taux d’emploi sectoriel que l’ensemble de l’UE15.

Finalement, nous voyons que les autres grands pays européens ont augmenté les dépenses nominales de façon beaucoup plus marquée que nous dans la période de référence. L’évolution la plus récente a encore réduit les dépenses de santé publique italiennes par rapport à celles des autres pays européens, où aucune réduction similaire n’a été effectuée en termes réels, dans un contexte d’application moins stricte des politiques d’austérité financière. En 2018, les dépenses publiques dans le secteur de la santé correspondent en Italie à 6.8% du PIB (7.4% en 2009), contre 8.1% pour la France (8%), 7.2% pour l’Allemagne (7.1%) et pour l’UE15 (7.5%).

Nous avons vu comment les différents Marattin essayent, de toutes les manières, de nier l’évidence, c’est-à-dire de nier que la responsabilité de l’insuffisance de notre NHS doit être attribuée aux politiques d’austérité. C’est l’austérité qui a décimé les hôpitaux, réduit le nombre de lits et le personnel médical, un choix tout politique que nous risquons désormais de payer très cher.

Ceux qui tentent aujourd’hui de détourner l’attention de l’austérité à une autre cause présumée du déclin du système national de santé (une mauvaise gestion pour Marattin, voire 100 pour Boeri!), le font par honte, car face à l’urgence sanitaire ils n’ont pas le courage de soutenir ouvertement un projet politique qui nécessite le sacrifice de beaucoup au profit d’une minorité. Mais il suffit de faire quelques pas en arrière, de sortir de l’urgence de ces semaines, pour tomber sur des déclarations sans équivoque qui vont dans le sens opposé.

De ce point de vue, le livre publié par Carlo Cottarelli en 2015 intitulé « La liste des dépenses: la vérité sur les dépenses publiques italiennes et comment les réduire » est emblématique. Dans le chapitre 12, consacré aux dépenses de santé, Cottarelli affirme ouvertement que l’Italie aurait fait « mieux que l’Allemagne »: nous étions « plus vertueux que les Allemands » car « les dépenses de santé ont augmenté ces dernières décennies (…) moins que ce qui s’est passé dans la plupart des autres pays avancés. » Et encore: «Que s’est-il passé ces dernières années? Nous avons également été plus vertueux: depuis 2008, les dépenses sont restées pratiquement constantes par rapport au PIB, malgré une baisse (en termes réels) du PIB « .

Cottarelli a conclu: « Le fait que les dépenses de santé ont moins augmenté que dans d’autres pays avancés montre que le Service national de santé a bien fonctionné », ajoutant une remarque significative: « au moins en termes de maîtrise des coûts ». Voici le point. Aujourd’hui, intimidés, ils nous disent que les dépenses publiques de santé n’ont jamais diminué, mais avant cette épidémie, arrogants, ils revendiquaient avec emphase la maîtrise des dépenses de santé. L’épidémie est un fait naturel, la difficulté que le système de santé a à la contenir est au contraire de leur responsabilité politique. Nous laissons les médecins combattre Covid-19, mais c’est à nous de lutter contre le virus de l’austérité.

Coronavirus : la Bulgarie pourra-t-elle faire face à la crise ?

Fragilisé par la concurrence entre les pays européens, le système de santé bulgare, bien loin de sa splendeur passée, est devenu exsangue. Encore un élément pour montrer que l’Union européenne de la concurrence a beaucoup détruit de solidarité sur le temple de l’austérité monétaire… Voilà l’enseignement que l’on peut tirer à la lecture de cet article tiré du Courrier des Balkans (clic sur le logo pour lire sur le site original)

La Bulgarie a été placée vendredi en état d’urgence, jusqu’au 13 avril au moins. Les autorités se veulent rassurantes mais l’épidémie promet d’être un test à haut risque pour le système de santé du pays, décimé depuis des années par l’exode massif des personnels soignants.

Traduit et adapté par Simon Rico

« Dans dix jours, il y aura déjà beaucoup plus de cas, et dans un mois, encore beaucoup, beaucoup plus. Nous nous préparons, et le coronavirus sera un véritable test pour notre système de santé, nous montrant à quel point nous sommes prêts à relever des défis de ce genre. » C’est en ces termes que le professeur Athanase Mangarov, directeur du service pédiatrique à l’hôpital de Sofia a prévenu la population bulgare de l’évolution probable de l’épidémie de coronavirus dans le pays. C’était après l’annonce des quatre premiers cas. Alors que le nombre officiels de patients infectés était de 23, Sofia a déclaré vendredi l’état d’urgence, qui durera au moins jusqu’au 13 avril.

« Selon toute probabilité, nous avons en Bulgarie des personnes infectées mais non diagnostiquées », a ajouté le professeur Mangarov. « Quant à notre ’patient zéro’, je doute qu’il puisse être identifié : selon toute probabilité ce n’est pas une seule personne, mais plusieurs. » Des rumeurs et spéculations ont largement circulé en Bulgarie à ce sujet, le Premier ministre Boïko Borissov faisant lui-même état d’une « piste grecque » avant d’être contredit. D’autres ont pointé du doigt les travailleurs italiens actuellement engagés dans la construction du gazoduc Balkan Stream dans la région de Pleven, mais aucune preuve concrète ne confirme ces allégations.

LE GOUVERNEMENT VEUT MONTRER SA MOBILISATION

Immédiatement après avoir constaté les premiers cas, dimanche 8 mars, Boïko Borissov a convoqué d’urgence un Conseil des ministres extraordinaire, retransmis en direct à la télévision. Au cours de la réunion, le Premier ministre a tenté de rassurer la population et fait appel à l’autodiscipline des citoyens bulgares. « Nous ne fermerons l’accès aux villes [touchées par le coronavirus] qu’en dernière extrémité. Nous ne voulons pas paniquer, nous voulons utiliser la raison », a-t-il déclaré.

Pour faire face à la situation, un conseil d’urgence a été créé, dirigé par le général Ventsislav Mutafchiyski, directeur de l’Académie de médecine militaire. Parmi les mesures immédiatement prises figurent l’arrêt de tous les événements culturels dans des lieux fermés, l’organisation des événements sportifs à huis clos, l’interdiction des voyages scolaires, etc. Avec la proclamation de l’état d’urgence, tous les rassemblements de plus de 250 personnes sont désormais interdits.

Boïko Borissov a aussi annoncé l’achat de 50 000 masques et combinaisons de protection de la Turquie voisine, qui ont été livrés vendredi matin. Pour le Premier ministre, la Bulgarie dispose d’assez de tissu médical pour produire localement trois millions de masques. Des négociations avec les entreprises nationales capables de les produire ont déjà commencé, mais selon le ministre de la Santé Kiril Ananiev « il faudra quelques mois » pour que la production soit réalisée.

UN SYSTÈME DE SANTÉ FRAGILISÉ

Selon une étude publiée dans la version bulgare de Deutsche Welle, il y a actuellement environ 800 lits dans les services des maladies infectieuses de toute la Bulgarie. Or, dans certains hôpitaux majeurs, comme l’Académie de médecine militaire ou l’Hôpital des maladies infectieuses de Sofia, les capacités seraient déjà presque épuisées.

Il y a quelques jours, Angel Kunchev, inspecteur national en chef de la santé, a d’ailleurs admis au cours d’une interview télévisée que le problème le plus grave en cas d’épidémie en Bulgarie serait « le manque de médecins, plus encore que les installations hospitalières et les lits ». Pour faire face à la crise, le ministre de la Santé a évoqué d’un plan d’urgence pour renforcer les services des maladies infectieuses en réquisitionnant les soignants d’autres spécialités. En cas de situation extrême, les médecins et infirmières à la retraite seront appelés.

Les doutes quant à la validité du système en cas d’épidémie demeurent cependant alors que depuis des années, la Bulgarie est confrontée à un exode massif de ses personnels de santé. Médecins et infirmières partent à cause de la faiblesse des salaires et de conditions de travail qui ne cessent de se dégrader. Selon les données de l’Union des médecins bulgares, 1692 médecins ont quitté le pays en 2015-2018. Au cours des dix dernières années, près de 30 000 infirmières ont émigré, selon les syndicats.

Les premiers moments de tension se sont produits jeudi à l’hôpital Sainte-Anne de Sofia, spécialisé dans les maladies respiratoires. Médecins et infirmières ont menacé de démissionner collectivement pour protester contre le manque de masques et de vêtements de protection. Finalement, la contestation s’est apaisée après que la direction de l’hôpital a fourni les matériaux nécessaires. Mais la pénurie risque de refaire bientôt surface si aucune nouvelle mesure n’est rapidement prise.

LA VIE CONTINUE… POUR LE MOMENT

Malgré des nouvelles loin d’être rassurantes en provenance d’Italie, la Bulgarie espère toujours être épargnée des conséquences les plus lourdes de la pandémie de covid-19. Si les cinémas et les théâtres ont fermé, les centres commerciaux, les casinos, les restaurants et les cafés restent ouverts pour le moment.

Le Premier ministre Borissov a demandé la réouverture des écoles à partir de samedi, parce que « sinon les parents ne peuvent pas aller travailler ». Les grands médias ont tous publié des articles présentant le message « Ne paniquez pas », expliquant que « si vous avez moins de 50 ans et ne vivez pas en Chine, il est plus probable de gagner à la loterie du Nouvel An que de tomber malade du coronavirus ». Comme on l’a vu en Italie et maintenant en France, la situation et l’humeur risquent néanmoins de changer radicalement. La déclaration de la situation d’urgence vendredi après-midi en est sûrement le premier signe.

Une coalition contre la violence aux frontières

Nous déposerons plainte contre la Grèce et l’UE pour les violations des droits des personnes migrantes et réfugiées fuyant la Turquie

Ces derniers jours, les violations des droits des migrant·e·s et réfugié·e·s qui cherchent à accéder au territoire européen via la Grèce ont pris une tournure dramatique. Si les violences contre les exilé·e·s atteignent aujourd’hui un niveau inouï, les conditions de cette escalade ont été posées par les dirigeants européens depuis plusieurs années. En 2015, l’Union européenne (UE) a introduit son « approche hotspot », obligeant l’Italie et la Grèce à trier les migrant·e·s et réfugié·e·s arrivant sur leurs côtes. En mars 2016, l’UE a signé un arrangement avec la Turquie qui, pour un temps, a permis de contenir de nouvelles arrivées. Sans surprise, ces dispositifs ont transformé les îles grecques en prisons à ciel ouvert et exacerbé la catastrophe humanitaire aux frontières grecques. La coopération avec la Turquie – largement dénoncée par la société civile –, s’effondre aujourd’hui, alors que les autorités turques, cherchant à faire pression sur l’UE, poussent les personnes migrantes et réfugiées en sa direction.

Pour empêcher l’arrivée d’un plus grand nombre d’exilé·e·s fuyant la guerre et maintenant les menaces turques, les agents grecs ont déployé un niveau de violence inédit, rejoints par une partie de la population. En mer, les garde-côtes coupent la route aux bateaux des migrant·e·s et réfugié·e·s, tirant en l’air et blessant certain·e·s passager·e·s [1] . Un enfant s’est noyé durant la traversée [2] . Sur terre, les refoulements à la rivière Evros ont continué. Une vidéo – qualifiée de « fake news » par les autorités grecques [3] mais vérifiée par Forensic Architecture – montre un réfugié syrien tué par balle après qu’il a traversé la rivière [4]. Par ailleurs, les militant⋅e·s, agissant en solidarité avec les personnes migrantes et réfugiées sont criminalisé⋅e·s et attaqué⋅e·s par des groupes d’extrême droite [5] . Des violations graves sont en cours et les principes de base du droit d’asile sont foulés au pied.

Cette violence vise à envoyer un message simple aux migrant·e·s et réfugié·e·s potentiel·le·s, celui que le ministère des Affaires Étrangères a exprimé via Twitter : « Personne ne peut traverser les frontières grecques » [6] . Cette politique grecque de fermeture des frontières [7] est soutenue par l’UE. Charles Michel, président du Conseil européen, a ainsi encensé les efforts des Grecs pour « protéger les frontières de l’Europe » [8]. Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a qualifié la Grèce de « bouclier européen » – suggérant ainsi que les personnes migrantes et réfugiées constituent une menace physique pour l’Europe [9]. Enfin, l’agence européenne Frontex va déployer une intervention rapide dans la zone [10] . La Grèce et l’UE sont ainsi prêtes à recourir à tous les moyens pour tenter de dissuader les migrant·e·s et réfugié·e·s et empêcher la répétition des arrivées en grand nombre de 2015 – et la crise politique qu’elles ont générée à travers l’Europe.

Nous condamnons fermement l’instrumentalisation des migrant·e·s et réfugié·e·s par la Turquie et par l’UE. Aucun objectif politique ne peut justifier de telles exactions. Il est révoltant que des personnes fuyant la violence se trouvent exposées à de nouvelles violences commises par les États européens dont le cynisme et l’hypocrisie culminent. Nos organisations s’engagent à joindre leurs efforts pour forcer les États à rendre compte de leurs crimes. Nous documenterons ainsi les violations des droits des migrant·e·s et réfugié·e·s et déposerons plainte contre ceux qui en sont responsables. Nous soutenons également celles et ceux qui sont de plus en plus criminalisé·e·s pour leur solidarité.

Nos efforts visent à utiliser tous les outils d’investigation et du droit pour faire cesser la violence d’État, en finir avec la multiplication et la banalisation des pratiques de refoulement en Grèce, et ailleurs aux frontières de l’Europe. Les migrant·e·s et réfugié·e·s ne sont pas une menace face à laquelle l’Europe doit ériger un bouclier, mais sont eux même menacés par la violence des États tout au long de leurs trajectoires précaires. Nous utiliserons les outils du droit pour tenter de les protéger contre cette brutalité. 

Organisations signataires : 

  • Are You Syrious
  • Association Européenne pour la défense des Droits de l’Homme
  • Asylkoordination österreich
  • Avocats Européens Démocrates
  • Borderline Europe Human Rights without Borders
  • Forensic Architecture and Forensic Oceanography
  • Forschungsgesellschaft Flucht und Migration
  • Global Legal Action Network
  • HIAS Greece
  • HumanRights360
  • Legal Center Lesbos
  • Legal Team Italia
  • Medico international
  • Mediterranea Saving Humans
  • Migreurop
  • Milano Senza Frontiere
  • PRO ASYL
  • Progressive Lawyers Association
  • Refugee Support Aegean
  • Sea-Watch
  • WatchTheMed Alarm Phone

Escalade militaire à la frontière gréco-turque

Regards 2020-03-13 15:25:45

Des tirs sur un véhicule militaire grec stationné sur la rive occidentale du fleuve Evros qui délimite la frontière avec la Turquie, des avions de combat F-16 violant l’espace aérien au nord de la Grèce, ou encore un navire turc enfonçant un bateau des garde-côtes helléniques au large de Kos, île de la mer Égée orientale : ces informations des deux derniers jours sont passés quasiment inaperçues dans les médias européens focalisés par la guerre contre le coronavirus. Pourtant, tout au long de la frontière gréco-turque, terrestre comme maritime, la tension ne cesse de croître. L’escalade militaire prend le pas sur la bataille de communication qui se joue depuis deux semaines avec, comme seule constante, l’utilisation d’êtres humains comme chaire à négociation.

Tout a commencé fin février quand le Président turc Recep Tayyip Erdogan a annoncé ouvrir les frontières avec la Grèce. Or, 3,5 millions de migrants vivent actuellement en Turquie et nombre d’entre eux espèrent franchir la porte d’entrée de l’Union européenne. Fin février, au poste frontalier d’Ipsala, en Turquie, des centaines de réfugiés sont ainsi regroupés sur un parking aux allures de terrain vague. Parmi eux, un Afghan de 20 ans, Mohamad, explique : « Erdogan a dit que nous pouvions passer ! Nous sommes venus et nous sommes bloqués. Les Grecs ont fermé les frontières. » Le jeune homme est dépité. Il est là avec 14 autres membres de sa famille. Tous sont arrivés le matin même. Mais à Ipsala, juste avant le pont permettant de franchir l’Evros, leur chemin s’est transformé en impasse. Auparavant, dans l’Afghanistan natal qu’ils ont fui, pourchassés par les talibans, ils vivaient un calvaire. Désormais, désespéré, Mohamad se demande quand lui et sa famille pourront gagner l’Europe. Et surtout l’Allemagne où son oncle est arrivé il y a « quelques années ». Mohamad répète : « Pourquoi le gouvernement turc a-t-il dit que la frontière était ouverte ? C’est un mystère ! »

À midi, une rumeur se répand : « La frontière est ouverte au nord ». Pour ces exilés en détresse apparaît une nouvelle lueur d’espoir. Comme dans un ballet bien orchestré, pick-up et bus déboulent sur le parking. Les migrants négocient avec leurs conducteurs pour être conduits à Pazarkule, dans la province d’Edirne à une centaine de kilomètres. Là-bas, les scènes sont identiques. Des migrants arrivent, en bus, en taxi, en tracteur, à pied. Pourtant, leur espoir échouera sur les mêmes portes closes. Aujourd’hui, nul ne sait combien de migrants attendent à Pazarkule – journalistes et humanitaires sont interdits de se rendre sur la rive – mais le lieu semble transformer en camp à ciel ouvert. que les migrants ne peuvent pas quitter, bloqués là par les autorités turques selon différents témoignages. Elles font, ainsi, monter la pression sur l’Union européenne, via la Grèce.

La peur des migrants

De l’autre côté de Pazarkule, dans le village grec de Kastaniès, le ras-le-bol est à son comble. Il mêle sentiment de solitude – voire d’abandon – sur la question migratoire et craintes démultipliées sur les motivations réelles du Président turc. Vangelis tient une supérette dans le village frontalier : « Le problème, c’est la Turquie. Nous ne pouvons pas accueillir tous ces migrants. Mais que peut faire le gouvernement grec ? Pas grand chose », enchaîne le cinquantenaire. Pour lui, « c’est un problème européen, or, la Grèce doit se débrouiller seule ». À quelques pas, la patronne d’une taverne, elle, veut « renvoyer ces migrants chez eux ». Elle se félicite que militaires et policiers grecs aient renforcé leurs patrouilles. En effet, tout au long du fleuve Evros défilent des jeeps militaires grecs dont les hauts-parleurs crachent l’interdiction de pénétrer le territoire « aux envahisseurs » – ce sont les mots de la patronne de la taverne. « Il était temps d’agir », lance-t-elle tout en se félicitant que son fils, âgé de 16 ans, ait rejoint les « patrouilles de citoyens qui défendent la patrie ». Officiellement, ces groupes d’hommes aux allures de milices apportent leur soutien à l’armée et à la police en leur divulguant leur connaissance de ce terrain frontalier et marécageux, en distribuant du café et de la nourriture. Dans la pratique, ils sont sur les rives, armes à la main, repoussant les migrants « de l’autre côté » et suppléant un État qu’ils jugent défaillant. Pour la tenancière du lieu, des années ont été perdues : celles pendant lesquelles le parti de la gauche grecque, Syriza, a été au gouvernement de janvier 2015 à juillet 2019.

D’ailleurs, le successeur d’Alexis Tsipras, Kyriakos Mitsotakis, de Nouvelle Démocratie (droite), avait notamment surfé, pendant sa campagne, sur la peur des migrants. Il proposait la création de « centres fermés », l’accélération des renvois dans le pays d’origine. Sauf que quand il a voulu les établir sur les îles à quelques encablures de la Turquie, comme sur le continent, il s’est heurté à une farouche opposition de la population. Sur les îles de Lesbos et de Chios, des manifestations violentes ont même eu lieu.

Les migrants comme moyens de pression sur l’UE

Déstabilisé sur les îles, le gouvernement grec est-il en proie d’une déstabilisation à sa frontière nord ? Il a, en tout cas, foncé tête baissée dans la bataille de chiffres engagée par Recep Tayyip Erdogan. Les premiers jours de la crise, le gouvernement turc a annoncé que près de 80.000 migrants avaient passé les frontières, puis près de 150.000. Tous les jours, les autorités grecques annoncent avoir « empêché » des migrants d’entrer. Entre le 29 février et le 11 mars, 45.000 migrants auraient donc été refoulés sur les près de 200 kilomètres de frontière terrestre ; seuls 348 ont été arrêtés sur le sol hellène. Ces chiffres contribuent à renforcer la peur de l’invasion. Pourtant, l’agence de l’ONU en charge de la question (HCR), estime à 20.000 le nombre de migrants attendant aux frontières turques, terrestres comme maritimes.

En réalité, « Erdogan fait pression sur le gouvernement grec. Or celui-ci ne peut pas trouver, seul, une réponse à cet enjeu », explique Menelaos Maltezos, un des responsables de Syriza pour la région de l’Evros. Lui en appelle à l’UE, à une solidarité européenne et à un partage des responsabilités entre les différents États-membres. Car dans le fond, les migrants sont utilisés comme outils par un pouvoir turc qui doit affronter une double crise, économique et social, qui risque d’écorcher sa légitimité. Depuis plusieurs mois, il utilise donc les questions géopolitiques pour renforcer son assise dans la population et a besoin des Européens pour arriver à ses fins sur différents dossiers (Syrie, exploitation pétrolière et gazière, etc.).

Lors d’un discours à Ankara, le 11 mars, Erdogan a d’ailleurs prévenu : « Nous maintiendrons les mesures actuellement mises en place à la frontière jusqu’à ce que les attentes de la Turquie […] reçoivent une réponse concrète ». Conscient que laisser passer les migrants revient à agiter une peur sur laquelle de nombreux dirigeants ont surfé pendant des années, et continuent de le faire. La réponse apportée, avec le soutien des institutions européennes, est une militarisation de la frontière. Reste que dans ce rapport de forces, les migrants sont pris en étau. Au prix, parfois, de leur vie.

Fabien Perrier, envoyé spécial à la frontière Evros

Brexit : et si on en tirait enfin des leçons ?

Devant le bâtiment du Conseil européen et le Conseil de l’UE à Bruxelles le 28 octobre. AFP

Lire la tribune sur le site original

Ci-dessous une tribune parue dans Libération ar les Eurodéputé.ées de la délégation France insoumise,, Manon Aubry, Manuel Bompard, Leila Chaibi, Emmanuel Maurel, Younous Omarjee et Anne-Sophie Pelletier — 29 janvier 2020 à 11:23

Tribune. Ce mercredi, le Parlement européen se prononcera sur l’accord qui entérine la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Cet accord marquera la fin d’une longue période d’incertitude et de discussion ouverte par le vote du peuple britannique en 2016. Quatre ans après, c’est pourtant un sentiment étrange qui nous habite. Aucune leçon n’a été tirée d’un événement pourtant inédit dans l’histoire de la construction européenne. Pour notre part, nous sommes convaincus que le Brexit est un nouveau symptôme de la crise multiforme que connaît l’Union européenne.

Alors qu’elle a été fondée sur un idéal de paix et de concorde, les principes inscrits dans les traités et les politiques qui en résultent engendrent la guerre de tous contre tous. Initiée avec le soutien des peuples européens, elle s’est malheureusement largement détournée de la volonté populaire lorsque le traité de Lisbonne est entré en vigueur malgré le rejet du Traité constitutionnel européen par les peuples français et néerlandais en 2005. Quant aux promesses d’harmonisation sociale et fiscale, elles ressemblent désormais à des vœux pieux auxquels même les plus optimistes ne croient plus.

Les motivations autour du vote britannique ont été largement caricaturées. Elles sont diverses et leurs expressions ont pu parfois prendre des formes que nous rejetons. Mais elles sont d’abord la conséquence des impasses actuelles de la construction européenne. Quand l’Union européenne s’éloigne des peuples, alors les peuples s’éloignent de l’Union européenne.

Au moment où nous devons voter sur cet accord, nous appelons à ce que l’Union européenne tire enfin les leçons de cet événement. Cela doit commencer dans les négociations qui vont s’ouvrir sur les relations commerciales de l’Union avec le Royaume-Uni. Il ne peut être question d’imposer aux peuples européens un nouvel accord de libre-échange favorisant le dumping social et écologique ainsi que l’évasion fiscale. Nous ne l’accepterons pas.

Mais ce sont les fondements même de l’Europe libérale et austéritaire qui doivent être remis en cause. Une conférence sur le futur de l’Europe est prévue dans les prochains mois. Elle n’aura de fondements sérieux qu’en reconnaissant l’absurdité des traités qui régissent aujourd’hui le fonctionnement de l’Union européenne. Elle n’aura de sens qu’en remettant en cause les dogmes qui ont transformé l’idéal européen en une machine à fabriquer inégalités et souffrances sociales, que si elle choisit résolument la voie de l’indépendance à l’égard des autres puissances, en abandonnant notamment un atlantisme archaïque et dangereux. Elle ne sera pleinement légitime, enfin, que si elle associe les peuples à la définition d’une ambition nouvelle. Dès lors, ses résultats doivent être soumis à l’approbation populaire, c’est-à-dire, partout où c’est possible, par référendum. Il n’y a pas d’autre moyen pour retisser le lien entre la construction européenne et la souveraineté populaire.

Retraites en Croatie : l’impasse du modèle libéral !

Voici ce que l’on peut lire dans Ensemble, le mensuel de la CGT (n° 124). Mais cette victoire bienvenue cache aussi la difficulté du système capitaliste à assurer la solidarité !

Clic pour lire sur le site

Pour mieux comprendre la situation, quelques remarques tirées d’un article du Courrier des Balkans.

UNE VIEILLESSE VOLÉE : LE SOMBRE AVENIR DES RETRAITÉS EN CROATIE

Les syndicats croates ont remporté leur pari, récoltant assez de signatures pour imposer un référendum sur la réforme des retraites. Néanmoins, le modèle libéral d’une retraite par capitalisation est intenable dans un pays qui se vide de ses jeunes travailleurs. Va-t-on devoir faire travailler le troisième âge dans les métiers épuisants du tourisme ?

Tu ne veux pas travailler jusqu’à être invalide? 67 ans c’est trop !
Signe pour le référendum

Le droit à la retraite ne fait bon pas ménage avec le capitalisme. On a beau tourner le problème dans tous les sens, le premier élément n’arrive jamais à s’ajuster à l’autre. Cela fait 30 ans que la Croatie échoue à mettre en place un système de retraites satisfaisant, avec pour résultat des pensions de misère, une paupérisation croissante des personnes du troisième âge et des écarts de revenus de plus en plus prononcés entre les retraités eux-mêmes, entre les bénéficiaires de pensions « préférentielles » et les autres… Autant de failles auxquels le système de retraites est confronté depuis l’indépendance de la Croatie.

Pour une fois unis, les Syndicats croates indépendants, l’Union des syndicats autonomes de Croatie et la Fédération des syndicats croates ont réussi, ce printemps, à recueillir, plus de 740 000 signatures en faveur de la convocation d’un référendum sous le slogan : « 67, c’est trop ! ». Les signatures sont plus qu’assez nombreuses pour convoquer un référendum et remettre en cause certains des principaux éléments de la réforme des retraites, menée en 2018 sous la houlette de Marko Pavić, le ministre du Travail et des Assurances-retraites.

L’initiative référendaire porte sur quatre points : un retour de l’âge du départ à la retraite de 67 à 65 ans, une baisse des pénalités pour les retraites anticipées (selon la réforme, un homme qui prendrait sa retraite cinq ans plus tôt se verrait pénalisé à hauteur de 18%, tandis que les organisateurs du référendum exigent une baisse limitée à 12%), l’impossibilité de faire passer à 61 ans l’âge à compter duquel on peut faire valoir ses droits à la retraite et une prolongation de la période de transition pour l’harmonisation des conditions entre les hommes et les femmes.

Par contre, l’initiative référendaire n’aborde pas la question de la privatisation du système des retraites, à savoir l’introduction d’un deuxième pilier capitalisé, et la prolifération incontrôlée d’une partie des retraites préférentielles qui menace de vider le régime de sa substance.

DES ANNÉES DE PILLAGE

Il est intéressant de constater que même le ministre de tutelle actuel ne semble plus tellement convaincu du succès de ce fameux deuxième pilier, tant vanté par les fonctionnaires étrangers comme par la Banque mondiale et leurs adeptes locaux. Ce deuxième pilier, c’est la partie de notre retraite dont nous devrions, paraît-il, nous occuper nous-mêmes, en plaçant notre épargne dans des fonds privés. La récente réforme (ou plutôt l’une des huit lois de réforme) prévoit que les assurés sociaux qui n’auraient pas capitalisé suffisamment d’épargne dans ce deuxième pilier reviennent au premier pilier, celui de la solidarité intergénérationnelle, afin de réduire le risque d’une retraite trop faible. Autrement dit, qu’ils dorment sur leurs deux oreilles sans réfléchir à la manière dont les gestionnaires des fonds jouent avec l’argent des assurés, et diversifient les risques sur le « versant revenus » du fonds, euphémisme à la mode pour désigner la bonne vieille spéculation. Sans surprise, la droite libertarienne, de concert avec les médias qui lui sont inféodés, a poussé de hauts cris à cette annonce, et elle n’en finit plus d’accuser le ministre de vouloir renationaliser les retraites, de nous replonger dans les affres du socialisme…

D’un autre côté, on peut comprendre la peur du citoyen lambda à l’idée d’une caisse des retraites dirigée par le HDZ (NDLR : Union démocratique croate, parti de centre droit, conservateur et démocrate-chrétien), qui s’est déjà illustré en la matière dans les années 1990 : après avoir dérobé des sommes non négligeables aux retraités, le gouvernement a refusé pendant des années d’appliquer l’arrêt du Tribunal constitutionnel imposant de restituer cet argent, considérant la caisse de retraites comme un distributeur de billets au service du parti. De fait, ces individus méritent qu’on s’en méfie.

L’espoir initial, en privatisant les caisses de retraite au début des années 1990, était que ces dernières se remplissent suffisamment pour tenir le choc de la période de transition et de guerre. Or, étant donné l’appétit insatiable des partis, cela n’a pas été le cas. Ensuite, en 1993, quand il apparut que le diable menait la danse, que la chance était volage et la crise à son paroxysme, le gouvernement de Nikica Valentić (1993-1995) a gelé les salaires et les retraites afin de lutter contre l’hyperinflation, laissant ces dernières en l’état pendant quelques années, ce qui a mis les retraités à genoux, ce dont ils ne se sont toujours pas remis aujourd’hui.

Mais alors, pourquoi ces retraités continuent-ils à voter HDZ ? Le paroxysme de l’arnaque fut « l’indexation croate », c’est-à-dire l’indexation des retraites non, comme il convient, sur le salaire brut, mais sur le salaire net. Ajoutons que les feuilles de salaire faisaient à l’époque l’objet d’une falsification généralisée, sans parler de l’évasion des cotisations. Cependant, les associations de retraités ont tout de même fini par remarquer cette épique gabegie (il s’agissait en tout de plus de dix milliards de kunas – 1,350 Md €). Elles ont porté plainte contre le gouvernement auprès du Tribunal constitutionnel, et remporté le procès en 1998. Les retraités n’ont toutefois commencé à recevoir les retraites qui leur étaient dues selon la Justice que sous la coalition Kukuriku (centre-gauche), au pouvoir de 2011 à 2015, étant donné que le HDZ a toujours refusé de se plier au jugement.

Les retraites préférentielles (accordées aux vétérans des guerres de 1990, d’un montant environ deux fois supérieur aux autres retraites), quant à elles, représentent le nid de guêpes dont il vaut mieux ne pas parler, au risque de déclencher, au sens propre du terme, une véritable guerre civile. Seul Fred Matić, ministre des Vétérans dans le deuxième gouvernement de centre-gauche, a montré des intentions un tant soit peu sérieuses de faire évoluer la situation. Après avoir publié le registre des vétérans, il a opéré un distinguo entre les retraites des travailleurs et les retraites préférentielles, annonçant que ces dernières, celles des vétérans, allaient elles aussi être alignées sur le niveau de vie. Cela lui a valu, dès le lendemain, une manifestation monstre sous les fenêtres du ministère, et les vétérans n’ont pas quitté leur campement dans la rue Savska jusqu’au départ de Fred Matić, au retour aux affaires du HDZ et à la nomination du ministre Tomo Medved, qui a exaucé les rêves les plus fous des anciens combattants.

À propos de l’opposition actuelle, précisons qu’il y règne au sujet des retraites la schizophrénie la plus totale. Mirando Mrsić, ancien ministre du Travail et des Retraites dans le gouvernement de Zoran Milanović social-démocrate 😀), est précisément celui qui a imposé l’âge de départ à la retraite à 67 ans et posé les bases des réformes actuelles. D’ailleurs, rappelons que c’est le gouvernement social-démocrate d’Ivica Račan qui, dès 2002, a inauguré la caisse de retraites en trois piliers, c’est-à-dire qui l’a en partie privatisée. Il est donc difficile de comprendre au juste à quoi s’oppose Mirando Mrsić, étant donné qu’il est le premier à avoir mis en place les mesures qui font tant de bruit aujourd’hui.

L’ÉCONOMIE EN CHEVEUX GRIS

Les retraités représentent d’ores et déjà le tiers du budget national, soit près de 40 milliards de kunas (5,4 milliards d’euros). La structure de remplissage des caisses de retraites est également mauvaise, avec 55% de contributions des travailleurs, le reste étant tiré des revenus de l’État : les retraites sont donc en grande partie financées par la fiscalité. Or, la population croate ne cesse de vieillir, les jeunes émigrent de plus en plus, et la génération des baby-boomers, la plus nombreuse d’après-guerre, arrive à l’âge de la retraite. D’autre part, les retraites sont très basses, particulièrement celles des travailleurs, et représentent seulement 38% du dernier salaire perçu.

Le chef se demande pourquoi encore une fois tu n’es pas venu au boulot ?
Le jour où la réforme su système des retraites est allée en enfer !

La seule véritable issue à ce casse-tête serait de renforcer le secteur de l’emploi. Or, la situation est alarmante. Pour preuve, on appelle les retraités capables de supporter physiquement un mi-temps à revenir dans le monde du travail. Cette « économie poivre et sel » fait d’ores et déjà partie du programme de certains partis politiques et, selon certaines estimations, dans quelques années, ce contingent du troisième âge pourrait représenter 2% de la population active. Un autre problème se pose : dans notre économie presque entièrement centrée autour de de l’hôtellerie-restauration, bien peu d’emplois sont adaptés à une main d’œuvre âgée.

Revenons au référendum. En cas de succès, ce qui est fort probable, sauf manigances inattendues du HDZ, la contre-attaque du gouvernement sera vraisemblablement de trancher dans le vif et de couper dans les retraites. Le ministre Pavić l’a d’ailleurs déjà annoncé, expliquant que si les quatre revendications passaient, elles engendreraient 45 milliards de kunas (6,07 milliards d’euros) de frais supplémentaires sur les 30 prochaines années. Il a déjà été constaté au Japon, qui n’a rien d’un pays en transition, que la paupérisation des retraités menait à une hausse de la criminalité chez cette population. L’équation est simple : il faut bien compléter les petites retraites. C’est d’ailleurs un vieux truisme des politiques sociales : une baisse des dépenses sociales a comme conséquence quasi-certaine une hausse des dépenses punitives et de contrôle. Ainsi, la politique de magouilles du HDZ aux débuts de son règne pourrait bien avoir aujourd’hui comme résultat la transformation de toute une génération en petits délinquants au cheveux blancs.