Retraites en Croatie : l’impasse du modèle libéral !

Voici ce que l’on peut lire dans Ensemble, le mensuel de la CGT (n° 124). Mais cette victoire bienvenue cache aussi la difficulté du système capitaliste à assurer la solidarité !

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Pour mieux comprendre la situation, quelques remarques tirées d’un article du Courrier des Balkans.

UNE VIEILLESSE VOLÉE : LE SOMBRE AVENIR DES RETRAITÉS EN CROATIE

Les syndicats croates ont remporté leur pari, récoltant assez de signatures pour imposer un référendum sur la réforme des retraites. Néanmoins, le modèle libéral d’une retraite par capitalisation est intenable dans un pays qui se vide de ses jeunes travailleurs. Va-t-on devoir faire travailler le troisième âge dans les métiers épuisants du tourisme ?

Tu ne veux pas travailler jusqu’à être invalide? 67 ans c’est trop !
Signe pour le référendum

Le droit à la retraite ne fait bon pas ménage avec le capitalisme. On a beau tourner le problème dans tous les sens, le premier élément n’arrive jamais à s’ajuster à l’autre. Cela fait 30 ans que la Croatie échoue à mettre en place un système de retraites satisfaisant, avec pour résultat des pensions de misère, une paupérisation croissante des personnes du troisième âge et des écarts de revenus de plus en plus prononcés entre les retraités eux-mêmes, entre les bénéficiaires de pensions « préférentielles » et les autres… Autant de failles auxquels le système de retraites est confronté depuis l’indépendance de la Croatie.

Pour une fois unis, les Syndicats croates indépendants, l’Union des syndicats autonomes de Croatie et la Fédération des syndicats croates ont réussi, ce printemps, à recueillir, plus de 740 000 signatures en faveur de la convocation d’un référendum sous le slogan : « 67, c’est trop ! ». Les signatures sont plus qu’assez nombreuses pour convoquer un référendum et remettre en cause certains des principaux éléments de la réforme des retraites, menée en 2018 sous la houlette de Marko Pavić, le ministre du Travail et des Assurances-retraites.

L’initiative référendaire porte sur quatre points : un retour de l’âge du départ à la retraite de 67 à 65 ans, une baisse des pénalités pour les retraites anticipées (selon la réforme, un homme qui prendrait sa retraite cinq ans plus tôt se verrait pénalisé à hauteur de 18%, tandis que les organisateurs du référendum exigent une baisse limitée à 12%), l’impossibilité de faire passer à 61 ans l’âge à compter duquel on peut faire valoir ses droits à la retraite et une prolongation de la période de transition pour l’harmonisation des conditions entre les hommes et les femmes.

Par contre, l’initiative référendaire n’aborde pas la question de la privatisation du système des retraites, à savoir l’introduction d’un deuxième pilier capitalisé, et la prolifération incontrôlée d’une partie des retraites préférentielles qui menace de vider le régime de sa substance.

DES ANNÉES DE PILLAGE

Il est intéressant de constater que même le ministre de tutelle actuel ne semble plus tellement convaincu du succès de ce fameux deuxième pilier, tant vanté par les fonctionnaires étrangers comme par la Banque mondiale et leurs adeptes locaux. Ce deuxième pilier, c’est la partie de notre retraite dont nous devrions, paraît-il, nous occuper nous-mêmes, en plaçant notre épargne dans des fonds privés. La récente réforme (ou plutôt l’une des huit lois de réforme) prévoit que les assurés sociaux qui n’auraient pas capitalisé suffisamment d’épargne dans ce deuxième pilier reviennent au premier pilier, celui de la solidarité intergénérationnelle, afin de réduire le risque d’une retraite trop faible. Autrement dit, qu’ils dorment sur leurs deux oreilles sans réfléchir à la manière dont les gestionnaires des fonds jouent avec l’argent des assurés, et diversifient les risques sur le « versant revenus » du fonds, euphémisme à la mode pour désigner la bonne vieille spéculation. Sans surprise, la droite libertarienne, de concert avec les médias qui lui sont inféodés, a poussé de hauts cris à cette annonce, et elle n’en finit plus d’accuser le ministre de vouloir renationaliser les retraites, de nous replonger dans les affres du socialisme…

D’un autre côté, on peut comprendre la peur du citoyen lambda à l’idée d’une caisse des retraites dirigée par le HDZ (NDLR : Union démocratique croate, parti de centre droit, conservateur et démocrate-chrétien), qui s’est déjà illustré en la matière dans les années 1990 : après avoir dérobé des sommes non négligeables aux retraités, le gouvernement a refusé pendant des années d’appliquer l’arrêt du Tribunal constitutionnel imposant de restituer cet argent, considérant la caisse de retraites comme un distributeur de billets au service du parti. De fait, ces individus méritent qu’on s’en méfie.

L’espoir initial, en privatisant les caisses de retraite au début des années 1990, était que ces dernières se remplissent suffisamment pour tenir le choc de la période de transition et de guerre. Or, étant donné l’appétit insatiable des partis, cela n’a pas été le cas. Ensuite, en 1993, quand il apparut que le diable menait la danse, que la chance était volage et la crise à son paroxysme, le gouvernement de Nikica Valentić (1993-1995) a gelé les salaires et les retraites afin de lutter contre l’hyperinflation, laissant ces dernières en l’état pendant quelques années, ce qui a mis les retraités à genoux, ce dont ils ne se sont toujours pas remis aujourd’hui.

Mais alors, pourquoi ces retraités continuent-ils à voter HDZ ? Le paroxysme de l’arnaque fut « l’indexation croate », c’est-à-dire l’indexation des retraites non, comme il convient, sur le salaire brut, mais sur le salaire net. Ajoutons que les feuilles de salaire faisaient à l’époque l’objet d’une falsification généralisée, sans parler de l’évasion des cotisations. Cependant, les associations de retraités ont tout de même fini par remarquer cette épique gabegie (il s’agissait en tout de plus de dix milliards de kunas – 1,350 Md €). Elles ont porté plainte contre le gouvernement auprès du Tribunal constitutionnel, et remporté le procès en 1998. Les retraités n’ont toutefois commencé à recevoir les retraites qui leur étaient dues selon la Justice que sous la coalition Kukuriku (centre-gauche), au pouvoir de 2011 à 2015, étant donné que le HDZ a toujours refusé de se plier au jugement.

Les retraites préférentielles (accordées aux vétérans des guerres de 1990, d’un montant environ deux fois supérieur aux autres retraites), quant à elles, représentent le nid de guêpes dont il vaut mieux ne pas parler, au risque de déclencher, au sens propre du terme, une véritable guerre civile. Seul Fred Matić, ministre des Vétérans dans le deuxième gouvernement de centre-gauche, a montré des intentions un tant soit peu sérieuses de faire évoluer la situation. Après avoir publié le registre des vétérans, il a opéré un distinguo entre les retraites des travailleurs et les retraites préférentielles, annonçant que ces dernières, celles des vétérans, allaient elles aussi être alignées sur le niveau de vie. Cela lui a valu, dès le lendemain, une manifestation monstre sous les fenêtres du ministère, et les vétérans n’ont pas quitté leur campement dans la rue Savska jusqu’au départ de Fred Matić, au retour aux affaires du HDZ et à la nomination du ministre Tomo Medved, qui a exaucé les rêves les plus fous des anciens combattants.

À propos de l’opposition actuelle, précisons qu’il y règne au sujet des retraites la schizophrénie la plus totale. Mirando Mrsić, ancien ministre du Travail et des Retraites dans le gouvernement de Zoran Milanović social-démocrate 😀), est précisément celui qui a imposé l’âge de départ à la retraite à 67 ans et posé les bases des réformes actuelles. D’ailleurs, rappelons que c’est le gouvernement social-démocrate d’Ivica Račan qui, dès 2002, a inauguré la caisse de retraites en trois piliers, c’est-à-dire qui l’a en partie privatisée. Il est donc difficile de comprendre au juste à quoi s’oppose Mirando Mrsić, étant donné qu’il est le premier à avoir mis en place les mesures qui font tant de bruit aujourd’hui.

L’ÉCONOMIE EN CHEVEUX GRIS

Les retraités représentent d’ores et déjà le tiers du budget national, soit près de 40 milliards de kunas (5,4 milliards d’euros). La structure de remplissage des caisses de retraites est également mauvaise, avec 55% de contributions des travailleurs, le reste étant tiré des revenus de l’État : les retraites sont donc en grande partie financées par la fiscalité. Or, la population croate ne cesse de vieillir, les jeunes émigrent de plus en plus, et la génération des baby-boomers, la plus nombreuse d’après-guerre, arrive à l’âge de la retraite. D’autre part, les retraites sont très basses, particulièrement celles des travailleurs, et représentent seulement 38% du dernier salaire perçu.

Le chef se demande pourquoi encore une fois tu n’es pas venu au boulot ?
Le jour où la réforme su système des retraites est allée en enfer !

La seule véritable issue à ce casse-tête serait de renforcer le secteur de l’emploi. Or, la situation est alarmante. Pour preuve, on appelle les retraités capables de supporter physiquement un mi-temps à revenir dans le monde du travail. Cette « économie poivre et sel » fait d’ores et déjà partie du programme de certains partis politiques et, selon certaines estimations, dans quelques années, ce contingent du troisième âge pourrait représenter 2% de la population active. Un autre problème se pose : dans notre économie presque entièrement centrée autour de de l’hôtellerie-restauration, bien peu d’emplois sont adaptés à une main d’œuvre âgée.

Revenons au référendum. En cas de succès, ce qui est fort probable, sauf manigances inattendues du HDZ, la contre-attaque du gouvernement sera vraisemblablement de trancher dans le vif et de couper dans les retraites. Le ministre Pavić l’a d’ailleurs déjà annoncé, expliquant que si les quatre revendications passaient, elles engendreraient 45 milliards de kunas (6,07 milliards d’euros) de frais supplémentaires sur les 30 prochaines années. Il a déjà été constaté au Japon, qui n’a rien d’un pays en transition, que la paupérisation des retraités menait à une hausse de la criminalité chez cette population. L’équation est simple : il faut bien compléter les petites retraites. C’est d’ailleurs un vieux truisme des politiques sociales : une baisse des dépenses sociales a comme conséquence quasi-certaine une hausse des dépenses punitives et de contrôle. Ainsi, la politique de magouilles du HDZ aux débuts de son règne pourrait bien avoir aujourd’hui comme résultat la transformation de toute une génération en petits délinquants au cheveux blancs.