LA DÉMOCRATIE À L’ÉPREUVE DE L’AUSTÉRITÉ : ALÉXIS TSÍPRAS, UNE TRAGÉDIE GRECQUE ?

Fabien Perrier est journaliste. Il couvre l’actualité grecque pour de nombreux médias comme LibérationLe TempsLe SoirRegardsMarianne ou Le Télégramme. Il vient de publier Aléxis Tsípras – Une histoire grecque, aux éditions François Bourin. Le livre a paru en Grèce, sous le titre « Αλέξης Τσίπρας και οι μεταμορφώσεις της πολιτικής », aux éditions Topos.

Le Courrier des Balkans (CdB) : L’arrivée au pouvoir d’Aléxis Tsípras et Syriza en janvier 2015 avait soulevé une immense vague d’espoir en Grèce. Que reste-t-il aujourd’hui de ces espérances ?

Fabien Perrier (F.P.) : Avant toute chose, je voudrais souligner que ce livre est construit comme un récit qui cherche à remettre le personnage de Tsípras en perspective, car ce dernier incarne parfaitement l’histoire récente de la Grèce. Il est né quatre jours après la chute de la dictature des colonels, alors que les partis de gauche avaient été interdits. Personne ne s’attendait à ce que Tsípras devienne un jour Premier ministre. Il a su rassembler et son discours a porté, car le pays traversait une crise politique sans précédent. Son arrivée a suscité beaucoup d’espoir, mais toutes ces attentes n’ont pu être validées par l’exercice du pouvoir et beaucoup de rancunes et de rancœurs se sont accumulées, notamment au sein de Syriza. À sa décharge, il a dû composer avec un environnement extrêmement délicat. La Grèce ne compte que dix millions d’habitants et ne concentre que 2% du PIB de l’UE. Tsípras dirigeait le seul gouvernement mené par un parti issu de la gauche radicale. Cela explique que les rapports de force internes à l’UE n’aient pas été en sa faveur.

CdB : Pourquoi Aléxis Tsípras a-t-il accepté les conditions de la Troïka, malgré le « non » de la population grecque au référendum du 5 juillet 2015 ?

F.P. : Quand il arrive à la tête du gouvernement, Tsípras n’est sans doute pas préparé à la dureté des négociations entre États-membres au sein de l’UE. Fin juin 2015, quand il déclenche le référendum, il essaie de gagner du temps en différant le remboursement de la dette grecque. Ensuite, il y a deux hypothèses. Celle de Yánis Varoufákis, selon lequel Aléxis Tsípras espérait perdre le référendum, afin d’avoir les mains libres pour signer le mémorandum. Une autre : il était persuadé de pouvoir retourner à la table des négociations renforcé par le soutien de sa population. Mais il s’aperçoit vite que Bruxelles ne cédera pas et qu’il sera obligé de signer pour ne pas sortir de la zone euro, ce qui pose au passage la question de la valeur de nos démocraties nationales.

CdB : N’est-ce pas à ce moment qu’intervient la première fracture entre le Premier ministre et ses électeurs ?

F.P. : Je ne le pense pas. Aux élections législatives anticipées de septembre 2015, Syriza arrive de nouveau en tête, ce qui signifie que les électeurs étaient prêts à lui redonner une chance. Aléxis Tsípras a certainement signé le mémorandum en pensant pouvoir l’appliquer dans le sens le plus social possible, mais les conditions de la Troïka se sont faites de plus en plus dures. Dans This is a coup, le documentaire de Paul Mason, le Premier ministre grec explique qu’en refusant de signer, il aurait certainement été un héros durant deux ou trois jours, mais qu’il aurait aussi précipité l’ensemble du peuple grec dans l’inconnu, vers une sortie de la zone euro. Comment payer les retraites ? Comment nourrir la population ? Sans compter qu’à l’époque circulait des rumeurs sur un possible renversement du pouvoir par l’armée, 48 ans après le précédent renversement militaire. En revanche, je crois que l’échec principal du gouvernement Tsípras est de n’avoir pas pu, ou pas su, reconstruire une base productive dans le pays. Mais le pouvait-il vraiment en quatre ans, dans ce contexte, alors que la désindustrialisation se poursuit par exemple aussi dans un pays comme la France ?

  • Fabien Perrier, Alexis Tsipras – Une histoire grecque, Paris 2019, éditions François Bourin, 280 pages
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CdB : Aléxis Tsípras a réussi à rassembler au sein d’une même coalition, puis d’un même parti, les principales composantes de l’extrême gauche grecque. Après sa défaite lors des législatives de juillet 2019, cette union va-t-elle pouvoir se maintenir ?

F.P. : Je connais beaucoup de dirigeants politiques en Europe qui aimeraient obtenir 32% au premier tour d’une élection ! C’est un score important, après quatre années passées sous le contrôle des émissaires de la Troïka. La décision a été prise de manière collégiale de convoquer ce scrutin anticipé après les européennes, alors que Syriza venait d’être sanctionné. En revanche, lors des deux dernières consultations électorales, Syriza s’est présenté comme un « front progressiste », et si les mots ont un sens, cela pourrait augurer du recentrage du parti qui a perdu le soutien des classes moyennes aux législatives de juillet. La bataille pour le pouvoir se joue au centre.

CdB : Au niveau européen, après la victoire de Kyriákos Mitsotákis, vous expliquez que certains dirigeants allemands ont déclaré être prêts à desserrer l’étau budgétaire qui enserre la Grèce. Aléxis Tsípras pouvait-il trouver un terrain d’entente avec les Européens ?

F.P. : Je me rappelle qu’en 2014, un ministre allemand m’avait affirmé que Tsípras n’arriverait jamais au pouvoir. Ce qui est sûr c’est que beaucoup de diplomates européens ont eu peur que la victoire de la gauche en Grèce ne s’étende dans d’autres pays de l’UE, comme ce fut le cas au début des années 2000 avec Lionel Jospin en France, Gerhard Schröder en Allemagne, Tony Blair en Angleterre, si l’on considère que ces derniers étaient de gauche. Bref, début 2015, beaucoup craignaient un « effet domino » en Espagne, au Portugal… L’Union chrétienne-démocrate (CDU) d’Angela Merkel est membre du Parti populaire européen (PPE), tout comme Nouvelle démocratie (ND) en Grèce, ce qui autorise une certaine forme de solidarité. Des critiques se sont d’ailleurs faites entendre, parfois même au sein de la formation de la Chancelière allemande, pour expliquer que l’augmentation de la production allemande s’était faite sur le dos de ses partenaires européens.

CdB : Le dernier film de Costa-Gavras, Adults in the Room, semble avoir été fraîchement accueilli en Grèce…

F.P. : Dans un entretien, Costa-Gavras m’a expliqué que Yanis Varoufakis lui envoyait ses chapitres directement après les avoir écrits. Le livre de l’ancien ministre de Finances a donc été rédigé pour servir de base au scénario d’une fiction. Il me semble que c’est important d’avoir cela en tête. Mais quoi qu’il en soit, à mon sens, le grand mérite du film de Costa-Gavras est de montrer de façon accessible ce qui se passe dans les coulisses de Bruxelles. Pourquoi a-t-il été « fraîchement » accueilli ? Je ne sais pas, peut-être cela illustre simplement une divergence de perception de cette époque entre une grande partie de la population grecque et Yanis Varoufakis. Son mouvement du Front de désobéissance réaliste européen (MéRA25) n’a d’ailleurs récolté qu’environ 3% des suffrages aux législatives du 7 juillet.