Kurdistan syrien. « Nous n’avons aucune confiance dans les acteurs sur le terrain »

Nous reproduisons ci-dessous un article de Sylvain Mercadier et Raphaël Lebrujah, journalistes indépendants, sur la situation dans le Rojava et sur les enjeux politiques de la résistance à l’invasion turque.

Cet article est publié sur le site Orient XXI. Pour lire l’article sur le site original, cliquez sur le logo…

En direct du Rojava · L’opération militaire baptisée « Source de paix » a vu déferler l’armée turque et ses supplétifs de l’Armée nationale syrienne sur le nord-est de la Syrie. De violents combats ont déjà coûté la vie à des centaines de combattants mais aussi de civils et engendré une complexe bataille diplomatique. Prise en étau, l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie semble toutefois déterminée à préserver son autonomie chèrement acquise. Réactions des habitants sur place.

À Qamishli, la bannière des Forces démocratiques syriennes (FDS) flotte encore. Quasi quotidiennes, les manifestations rassemblent des habitants de la ville devant le siège de l’ONU où ils brandissent le drapeau jaune de la milice comme un pied de nez à l’accord russo-turc qui prévoit son retrait de la zone. « Nous sommes-là pour soutenir les FDS. C’est pour cela que nous venons devant les bureaux de l’ONU, pour faire entendre notre voix, afin que la Turquie arrête son offensive, que celle-ci soit condamnée de manière plus ferme, plus officielle et plus cohérente par la communauté internationale », explique Mohamed Ahmed, le coprésident du Conseil de la jeunesse kurde du Rojava, l’un des organisateurs de la manifestation du 28 octobre.

Depuis le début de cette opération1, l’armée turque s’est emparée d’un large corridor le long de sa frontière allant de Ras Al-Ayn à Tell Abyad, en coupant l’autoroute M4. C’est sur cette voie reliant Qamishli à Manbij que des djihadistes s’étaient illustrés en assassinant des civils désarmés, dont la femme politique kurde Hevrin Khalaf.

ACCORD TACTIQUE

En parallèle à l’accord russo-turc qu’appliquent les FDS, et depuis la trahison de leur parrain américain, l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie (Aanes)2 a fait appel au régime syrien via une médiation russo-iranienne pour renforcer ses défenses. Cet accord tactique a permis le déploiement de soldats du régime sur de nombreux fronts, mais n’a pas pour autant rendu caduque l’administration autonome, qui continue de gérer la région appuyée par ses services de sécurité.

« Le régime est venu dans le cadre d’un dialogue de Syrien à Syrien […]. Il souhaite revenir et se réinstaller. C’est un problème pour l’auto-administration. Nous n’avons pas discuté de ce projet, mais uniquement de la venue de soldats pour protéger la frontière »,précise Berivan Khaled, la coprésidente du Conseil démocratique syrien, la plus haute instance politique de l’Aanes. Comme elle, la plupart des cadres de l’administration autonome de Ayn Issa se sont repliés à Rakka, désormais menacée par l’offensive turque. La dernière route reliant l’ancienne capitale de l’organisation de l’État islamique (OEI) aux villes de l’est passe plus au sud, via Hassakeh notamment.

Dans la ville encore ravagée par la bataille contre l’OEI, l’administration autonome s’est installée dans les locaux du conseil cantonal de Rakka, lui-même situé dans une ancienne université reconvertie en bâtiment administratif et placé sous haute surveillance. De nombreuses fois visés par les attentats de l’OEI ces derniers jours, les représentants rencontrés semblaient particulièrement tendus. « J’ai survécu à un attentat il y a deux jours », raconte Abd El Salem Hamsourak, le coordinateur local des affaires humanitaires, visiblement éprouvé par l’incident. Il nous explique que l’opération turque a engendré une résurgence soudaine des actes terroristes orchestrés par des cellules dormantes de l’OEI.

Dans un bureau voisin, nous rencontrons Ibrahim Hassan, un Turkmène de la région de Tell Abyad. Un an et demi plus tôt, il a survécu à un attentat qui lui a coûté l’usage de ses jambes. « Je suis le coresponsable3 des travaux de reconstruction de la ville. Depuis la libération, nous avons bien entamé la reconstruction de la ville. Mais cette nouvelle guerre va interrompre nos efforts pour les mois à venir. »

Même analyse pessimiste de la part d’Abd El Kader Mowahed, le coprésident du bureau pour les affaires humanitaires de la région. « Avec l’arrivée du régime, les organisations internationales qui travaillaient dans le nord-est ont brusquement évacué leurs employés étrangers, souvent les plus qualifiés, et mis un terme à de nombreux projets, alors que la crise humanitaire enfle de jour en jour », déplore-t-il. « En plus de cela, l’ONU se retrouve coincée par le régime qui n’a pas donné son accord pour la construction de nouveaux camps dans la région alors qu’elle en a grandement besoin. On est obligé de trouver des places dans les camps déjà existants ou chez l’habitant. Avec l’hiver qui approche, la crise humanitaire risque d’être dramatique »,conclut Mowahed, amer.

Prompt à envoyer ses soldats sécuriser les frontières de la Syrie, mais beaucoup moins à collaborer pour une assistance humanitaire, le régime syrien espère pouvoir enfin reprendre le contrôle de la région qui lui échappe en majeure partie depuis le début de la guerre en 2011. Depuis l’annonce de l’accord entre les FDS et le régime, l’éventualité d’un retour de l’appareil d’État baasiste est sur toutes les lèvres. Dans Amoudeh, lors d’un conseil des communes qui gèrent les affaires de quartier, regroupant chacun environ 1 500 habitants, un cadre politique est venu expressément rassurer la population et le personnel enseignant que l’accord en vigueur n’ouvrait pas la voie à un retour du régime. « Nous avions peur que ce soit la fin de notre programme scolaire. Nous ne voulons pas être forcés d’enseigner le programme de Damas qui est idéologique et nie la pluralité de la nation syrienne », nous explique une directrice d’école. Dans ses déclarations, le régime semble avoir mis l’éducation en troisième priorité derrière l’armée et la police concernant la réintégration dans le giron baasiste des institutions de la région autonome.

« Nous n’avons aucune confiance dans les acteurs sur le terrain quel qu’ils soit », explique Abd El Karim Omar, le responsable des relations diplomatiques de l’Aanes. Malgré la position extrêmement délicate de l’administration, les institutions semblent tenir bon. Les différents accords internationaux ont cependant poussé les FDS à se replier officiellement en dehors d’une bande de 32 km de la frontière turque sous supervision russe. Savoir si ce retrait est effectif est une autre question. Les FDS se sont préparés à l’offensive turque depuis des mois. Dans toutes les villes frontalières des centaines de kilomètres de galeries souterraines ont été creusées pour soutenir un siège, se protéger des bombardements et prendre l’ennemi à revers. Ces travaux se sont fortement accélérés ces dernières semaines. « Les FDS ne se sont jamais vraiment retirées de la frontière. Ils font partie de la population. Qui défendrait nos villes si la Turquie procédait à une attaque-surprise ? », nous déclare anonymement un habitant d’Amoudeh.

IMBROGLIO MILITAIRE

L’évacuation partielle de la région par les forces américaines a permis l’entrée en action des militaires russes qui organisent désormais des patrouilles le long de la frontière avec la Turquie. Grâce au retrait américain, pour la première fois depuis le début de la guerre en Syrie, le drapeau russe flotte dans les rues de Qamishli, d’Amoudeh et de Hassakeh. De leur côté les marines suivent des ordres confus et contradictoires. Après avoir abandonné leurs installations dans la région de Kobané et Ayn Issa, ils ont finalement établi un nouvel objectif de contrôle des champs de pétrole situés entre la région de Deir Ezzor et Jezireh, dans l’est du pays. Cette mission difficilement justifiable permet aux États-Unis de se maintenir en Syrie.

Après avoir tenté en vain de rapprocher les FDS des rebelles djihadistes d’Idlib, les Américains semblent désormais vouloir éloigner les contingents arabes des Kurdes pour garder le contrôle de la zone, pendant que la population de la région manifeste régulièrement contre un retour du régime syrien.

LE POIDS DE L’AVIATION

Désormais, la frontière syro-turque vit au rythme des curieuses allées et venues de patrouilles militaires tantôt russo-baasistes, russo-turques, russo-Asaysh4, baasiste-Asaysh, quand ce ne sont pas des convois militaires américains escortés par des hélicoptères qui vont et viennent sans que personne ne comprenne vraiment quelle est leur destination. Malgré la présence pléthorique de ces forces de maintien de l’ordre censées faire appliquer l’accord de cessez-le-feu, les forces turques ont continué leur poussée dans certains secteurs.

« Si les avions turcs n’opéraient pas en Syrie, leurs forces au sol ne pourraient pas prendre une seule ville. Il n’y a pas de doutes là-dessus. À Ras Al-Ayn, ils ont avancé dans la ville de jour et les FDS ont repris le dessus la nuit », soutient Zaidan Al-Assi, le coprésident du conseil de la Défense de l’Aanes. Renforcée par des contingents de djihadistes, l’armée turque menace désormais la région de la rivière Khabbour, peuplée entre autres de populations chrétiennes. « La communauté syriaque du Khabbour subit une menace existentielle du fait des opérations turques. Sa sécurité doit être assurée », nous alerte Kino Gabriel, porte-parole des FDS et commandant du Conseil militaire syriaque.

Mais il n’y a pas que les minorités chrétiennes qui luttent pour se maintenir dans la région. Les Arabes sont également inquiets et ont été tout aussi prompts à se mobiliser pour contrer la menace turco-djihadiste. « Les Arabes forment plus de 70 % des FDS. Il ne faut pas l’oublier. Venez voir les martyrs tombés ces derniers jours, la majorité d’entre eux sont arabes », lance Zaidan Al-Assi, lui-même un ancien commandant arabe d’une milice laïque de l’Armée syrienne libre (ASL) originaire d’Hassakeh et ayant rejoint les FDS après l’islamisation de l’opposition syrienne.

À ces contingents déjà engagés se sont joints des combattants spécialement mobilisés issus des tribus arabes solidaires de la lutte contre l’invasion turque. Loin d’avoir divisé les communautés de la région autonome, l’offensive turque semble les avoir rassemblés. Comme lors de l’opération Rameau d’olivier à Afrine en 2018, l’agression par Ankara a ravivé l’unité nationale syrienne.

Livrés à eux-mêmes et malgré un rôle central joué dans la traque et l’élimination d’Abou Bakr Al-Baghdadi, calife autoproclamé de l’OEI, les FDS se retrouvent acculées par une armée turque dirigée par un président qui a juré de leur « casser la tête ». Parallèlement, la fragilisation de l’l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie (Aanes)5 pourrait aider à concrétiser le souhait de Damas de réimposer son autorité sur une région qui lui échappe depuis des années. Néanmoins, les représentants de l’Aanes rencontrés ces derniers jours insistent sur le fait qu’ils ne sont pas prêts à renier si facilement une autonomie si chèrement gagnée. « Nous avons eu 11 000 martyrs et 24 000 blessés pour libérer nos territoires des djihadistes, nous n’allons pas baisser les bras et continuerons de résister. […] Une fois qu’on aura stabilisé [la région] sur le plan militaire, nous aurons un dialogue avec le régime sur la question de l’auto-administration et nous espérons qu’il y aura un soutien international lorsque celui-ci aura lieu », ajoute Berivan Khaled.

SYLVAIN MERCADIERJournaliste indépendant.

RAPHAËL LEBRUJAHJournaliste indépendant.

Rojava : rassemblement de soutien

Mercredi 30 octobre à 18 heures se tenait un rassemblement de soutien au Rojava agressé, au mépris du droit international, par l’armée turque, et abandonné lâchement par ceux, pays de l’Europe et Etats-Unis, pour lesquels ils ont sacrifie 11000 jeunes gens et filles pour vaincre Daesh.

Mercredi 30 octobre à 18 heures se tenait un rassemblement de soutien au Rojava agressé, au mépris du droit international, par l’armée turque, et abandonné lâchement par ceux, pays de l’Europe et Etats-Unis, pour lesquels ils ont sacrifie 11000 jeunes gens et filles pour vaincre Daesh.

Les Insoumis sur la place de l'Hôtel de Ville

Des Insoumis-e-s étaient venu-e-s de tout le département, et même trois camarades avaient fait le déplacement depuis la Haute-Marne pour affirmer notre attachement à cette expérience exceptionnelle de justice, de féminisme, de démocratie et d’écologie qu’est le projet politique du Rojava.

Des Insoumis-e-s étaient venu-e-s de tout le département, et même trois camarades avaient fait le déplacement depuis la Haute-Marne pour affirmer notre attachement à cette expérience exceptionnelle de justice, de féminisme, de démocratie et d’écologie qu’est le projet politique du Rojava.

Soleil Rouge

Le docteur Koroglu

Vous pouvez aider concrètement le peuple kurde ! Le docteur Alexandre Mehmet Koroglu, cardiologue dans ‘Aube, est le président d’une association de solidarité qu’il a fondée aces ces amis “pour agir dans les régions où perdurent la guerre et ses conséquences, dans les zones sinistrées, auprès des populations affectées par la pauvreté, à la lumière des principes et valeurs universels du droit humanitaire.

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DE SOLEIL ROUGE-ROJA SOR

Appel à une rébellion internationale pour le Rojava

Ci-dessous une tribune parue dans Reporterre

Depuis mercredi, l’armée turque envahit le Kurdistan syrien, appelé aussi Rojava. Les auteurs de cette tribune appellent à la mobilisation pour le défendre. Au Rojava s’épanouit une expérimentation politique unique, portée par des femmes et des hommes qui combattirent les djihadistes de Daech aux côtés des Occidentaux.

Nous, collectifs écologistes, groupes de Gilets jaunes, organisations syndicales, organisations nationales, occupant-e-s de la place du Châtelet à Paris, membres d’Extinction Rebellion, appelons à soutenir massivement le Kurdistan syrien envahi par l’armée turque depuis le mercredi 9 octobre. Les bombes qui pleuvent sur ce territoire nous concernent tous-tes.

Depuis 2012, cette région au nord de la Syrie jouit d’une indépendance de fait et d’une administration autonome. Une expérimentation politique unique s’y déroule, fondée sur la démocratie directe, les assemblées locales, le féminisme, l’écologie, et la cohabitation des différents peuples. Malgré toutes ses imperfections, cette expérience représente une vraie alternative et mérite d’être défendue.

Cette guerre vise aussi à prendre le contrôle des ressources naturelles

Les enjeux de cette guerre sont immenses. Depuis 2013, les combattant-e-s kurdes et arabes des Forces démocratiques syriennes ont été au premier plan de la guerre contre Daech. Les voilà maintenant totalement lâché-e-s par la coalition internationale, qui s’en prétendait pourtant alliée. L’Union européenne, qui sombre dans des politiques de plus en plus xénophobes, cède depuis des années au chantage d’Erdogan [le président turc]au sujet des millions de réfugiés syriens en Turquie. Elle reste bras croisés parce qu’elle ne souhaite surtout pas accueillir ces millions « d’indésirables », qui sont confinés dans des camps en Turquie depuis des années.

Ceux qui sont menacés par les bombes turques au Kurdistan syrien ne sont pas seulement les populations kurdes mais toutes les populations civiles de la région : arabes, syriaques, arméniennes, turkmènes, assyriennes, etc. C’est la possibilité d’une coexistence pacifique entre de nombreuses minorités ethniques et confessionnelles qui risque d’être détruite par des massacres, des déplacements massifs et un nettoyage ethnique.

Dans cette région du « croissant fertile » aujourd’hui soumise à la destruction écologique, cette guerre vise aussi à prendre le contrôle des ressources naturelles. En annexant ce territoire, la Turquie cherche à accaparer en particulier l’eau de l’Euphrate, et également son pétrole. Nous sommes solidaires de l’appel à mobilisation internationale des volontaires de la Commune internationaliste, et de leur effort pour préserver les ressources naturelles et reboiser la région.

Nous n’oublions pas que l’expérience d’autonomie du Kurdistan syrien a surgi dans le contexte de la révolution syrienne de 2011, écrasée dans le sang dans le silence total de la communauté internationale. Elle est reliée aux vagues de soulèvements populaires des Printemps arabes en 2011. Depuis un an, cette vague internationale de révolte populaire a repris, en Algérie, au Soudan, en Irak, à Hong-Kong, en France et ailleurs. Nous en sommes profondément solidaires.

Une hypocrisie sanglante qui mène à l’effondrement du vivant sur la Terre

Nous dénonçons l’hypocrisie et la complicité des grandes puissances internationales. Si l’armée turque s’autorise à bombarder le Rojava, c’est parce que les États-Unis, la France, l’Allemagne et d’autres États le veulent bien. Le gouvernement français est d’ailleurs complice puisque l’entreprise Thalès fournit du matériel optique pour les drones turcs et réprime le mouvement kurde en France. Des « conférences climat » aux réunions du « Conseil de sécurité », c’est la même hypocrisie géopolitique qui règne. Une hypocrisie sanglante qui mène à l’effondrement du vivant sur la Terre, et à la destruction de toutes les alternatives politiques à ce système capitaliste, patriarcal et raciste.

Nous exigeons de l’État français, de l’Union européenne et de la communauté internationale :

  • L’arrêt immédiat de la guerre menée par l’État turc ;
  • La constitution immédiate d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la région ;
  • La reconnaissance de l’autonomie de l’Administration autonome de la Syrie du Nord et de l’Est

Nous appelons à une réaction immédiate partout en France :

  • Appel à rejoindre la manifestation place de la République à Paris samedi 12 octobre à 14 h à l’appel de la communauté kurde, mais aussi à Strasbourg, Marseille, Nantes, Grenoble, etc.

Nous appelons à une rébellion internationale partout dans le monde en soutien au Kurdistan du nord de la Syrie :

  • Nous invitons l’ensemble des pays où la « rébellion internationale » a lieu à prendre position en soutien au Kurdistan syrien ;
  • Nous invitons à organiser des actions de solidarité partout dans le monde vendredi 11 octobre et dans les jours à venir.

  • Premiers signataires 
     Acta 
     Attac 
     Des participantes aux Bombes atomiques 
     Cerveaux non disponibles 
     Deep Green Resistance IDF 
     Fédération Sud PTT 
     Gilets jaunes de Commercy « canal historique » 
     Gilets jaunes de Saillans 
     Des Gilets jaunes de Montreuil 
     Pour une écologie sociale et populaire 
     Plein le dos 
     Revue Ballast 
     Des membres d’Extinction Rebellion et occupant-e-s de la Place du Châtelet 
     Le Social Club 
     Solidaires 
     Sud Éducation 91 
     Union communiste libertaire 
     Union des étudiants kurdes de France 
     Youth for Climate IDF 
     Peuple révolté 
     Jeunes Écologistes IDF 
     Jeunes Écogolistes 
     Vegan Corporation 
     Association des communistes insoumis 
     Gilets jaunes de Châteaubriant 
     Front social 57 
     Des habitant-e-s de la ZAD de NDDL 
     Collectif de solidarité avec les zapatistes Mut Vitz 12 
     UNL 38 
     Génération Climat 
     Printemps du Changement 
     Comité Antifasciste Lyonnais


Lire aussi : Au Rojava, la Turquie menace une révolution inspirée par l’écologiste Murray Bookchin


Source : Courriel à Reporterre

Photo : 
. chapô : le 11 octobre, au Kurdistan syrien. Photo retweetée par @RaphaelLebrujah

– Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
– Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

Historiiiique, le consensus entre bouchers, halals ou pas

Sur Kedistan.net, un web magazine que je vous invite à découvrir si vous vous intéressez à cette région du monde, et que vous êtes fatigués de ne rien apprendre en regardant la télé, voici une réflexion acerbe, mais ô combien lucide, de Mamie Eyan.

“Un accord historiiiique !”, notre Reis en fait beaucoup pour faire passer pour une victoire ce qui n’est que le bordel qu’il a ajouté à la frontière syrienne.

Lui, qui dans cette affaire n’aura été que le pion d’un twittomane et d’un russe conquérant, aura besoin de persuasion pour faire coïncider la carte d’invasion qu’il montrait il y a quelques temps et la carte qui va se dessiner après le consensus. D’autant que si j’ai bien compris, là dedans, les barbus auxiliaires de la Turquie ne feront pas partie des patrouilles. On peut pourtant leur faire confiance pour torturer encore quelques civils dans la pagaille ambiante…

C’est quoi, finalement, les points historiiiiques ?

Au début, ça parle de “préserver l’unité politique de la Syrie et l’intégralité territoriale“. Donc, celles et ceux qui bramaient des “on est chez nous” à propos du Nord syrien en se coiffant du bonnet à poils durs de Mustafa Kemal doivent être déçus. Le tampon de la Turquie sur la zone est du tout provisoire aux yeux de Poutine. Et si l’unité politique de la Syrie veut signifier qu’à la fois Kurdes, et l’opposition qui s’est laissée pousser la barbe, vont devoir désarmer, dans le renvoi vers une poursuite des négociations d’Astana, les tueurs locaux pour le compte d’Erdoğan vont devoir regagner Idlib. A moins que le Reis ne les fasse passer pour les réfugiés syriens qu’il avait l’intention de faire camper dans la zone.

Pour le projet du Rojava, “l’unité politique” peut signifier un coup d’arrêt dramatique, comme l’intervention de la Turquie a signifié la fin de la paix pour des millions de personnes, Erdoğan n’ayant pas trouvé la source, mais ayant en réalité réveillé les monstres.

Puis, il est question de largeurs et de profondeurs, où seulEs les combattantEs du Rojava, à peine nommées par leur nom, devront évacuer, avec ou sans armes, des localités bien précises, et sur une profondeur de 32 kilomètres. Si ça s’arrête en plein milieu d’un district, j’imagine le face à face.

Des patrouilles de l’armée turque et des russes, dans une profondeur de 10 km cette fois, se mettront en place. On imagine que les trous seront bouchés par l’armée du régime, puisque les combattantEs du Rojava doivent s’en retirer. Ça préserve au moins l’unité du gruyère. Historiiiique non ?

S’ils veulent dire que c’était historique, en des temps où je n’étais pas née, d’avoir tracé à la règle et au couteau des frontières d’Etats dans le coin, alors c’est historiiiique. Les causes de guerre sont préservées.

Finalement, ce sont quand même des vies humaines qui, pour un temps, sont sauvées. Mais ce n’était pas le projet du Reis, qui voulait faire un échange de populations.

Et il est question aussi de réfugiés. Mais quel est l’andouille qui va vouloir aller dans la contrée avec sa petite famille, et quitter la Turquie où il avait migré ? A moins que, comme pour Afrin, et, comme on le fit avec les propriétés des Arméniens génocidés, on leur remette des titres de propriété là où ce serait rentable. Alors, bon courage la concurrence avec les quelques Turkmènes qui refusaient d’entrer dans le processus politique du Rojava, et qui portent la vengeance en pendentif.

L’armée du régime syrien est pour le moment incapable seule d’assurer quoi que ce soit loin de ses bases de Damas, avec les variétés de barbus qui traînent et se renforcent. L’armée turque, si chère à nos fachos ici, ne l’est pas davantage dans la durée, toute membre de l’Otan qu’elle l’est.

Et le chaos créé par l’exode hors des combats, par les bombardements, par les gangs, demandera un minimum d’administration. Et pour administrer ce chaos, qui pourra mieux le faire que celles et ceux qui avaient assuré la paix, parce que chez eux, faut toujours le rappeler, en repoussant Daech.

Parce que, quand on y regarde, tout le monde fait semblant d’oublier que les populations qui souffrent, ceux et celles qui les protégeaient et qu’on veut désarmer, sont chez elles, chez eux, et n’ont pas débarquéEs là un jour, comme le fit la coalition, les Russes ou aujourd’hui l’armée turque.

Et là, soit il fallait génocider tout le monde, soit il faudra bien reconnaître, que même trahis par tous encore une fois, il existe des Kurdes.

Je voudrais rajouter un point qui n’est pas dans l’accord. J’ai pas le droit ? Vous avez raison. Dans ce merdier le droit est enterré, comme toutes les victimes récentes et à venir. Les crimes de guerre vont rester sous la table.

L’utilisation d’armes contre les civils qu’on appelle avec l’euphémisme “non conventionnelles”, l’utilisation de mercenaires pour les assassinats, ciblés ou non, les bombardements à l’aveugle avec guidage pourtant de noeuds “stratégiques” où des populations étaient terrées, tout cela “c’est la guerre”, c’est moche, mais c’est comme ça. On ne fait pas jaillir les “sources de paix” sans éponger du sang, n’est-il pas ?

Pour celles et ceux qui vivent sur ces terres, pour les humains un peu conscients du monde entier aussi, une leçon de trahison géostratégique vient d’être donnée. Celle là, aura des conséquences historiques, qu’on ne devine même pas encore…

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La révolution méconnue du Rojava

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A l’heure où tous les regards se tournent vers le Rojava (sauf celui des impuissants coupables !), un article emprunté à la revue Regards sur cette expérience qui fait peurs aux conservateurs économiques et religieux du monde entier !

Par Raphaël Lebrujah | 10 octobre 2019

La révolution méconnue du Rojava

Alors qu’Erdogan a lancé une offensive en Syrie à l’encontre des Kurdes (après le feu vert de Trump), on vous présente le Rojava, territoire d’une expérience politique singulière qui laisse la population s’auto-administrer… pour combien de temps encore ?

Que sait-on vraiment de ce qui se cache derrière le mot « Rojava » ? Pas grand-chose, en réalité. Pourtant, il s’agit d’une révolution spectaculaire, un basculement de civilisation là où précisément, en Mésopotamie, la civilisation est née il y a bien longtemps. Cette région située au nord de la Syrie et longeant la frontière avec la Turquie est peuplée majoritairement de Kurdes, mais aussi d’Arabes, de Syriaques, d’Arméniens, de Turkmènes, de Tchétchènes et de Circassiens. Elle constitue la partie ouest du Kurdistan, pays à cheval entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie.

En mars 2019, le dernier bastion territorial de Daech est tombé à Baghouz, en Syrie. L’alliance des FDS (Forces démocratiques syriennes) et du soutien aérien et matériel des pays occidentaux, en particuliers les États-Unis, la France et le Royaume-Uni, ont eu raison du « califat ». Les femmes combattantes kurdes, cheveux au vent et kalachnikov en bandoulière, des YPJ (Unités de défense des femmes) firent leur apparition sur le grand écran à la faveur de la lutte contre Daech. Mais, en général, les commentateurs se gardent bien de mentionner leur projet politique, qui est pourtant le fer de lance du Rojava.

Une vie politique décentralisée

Le confédéralisme démocratique est un nouveau paradigme pensé par le leader kurde Abdullah Öcalan, dit « Apo », depuis sa geôle turque. Le principal mouvement politique kurde de Syrie, le Parti de l’union démocratique (PYD) a adopté sa vision, notamment inspirée par l’intellectuel anarchiste Murray Bookchin. Le confédéralisme démocratique prône la mise en place d’un système décentralisé où les communes, petites unités à l’échelle de deux cents à trois cents familles, sont les principaux organes de décision dans la vie politique. Il ne s’agit plus de construire un État kurde pour les révolutionnaires kurdes, mais une organisation sociale fondée sur la société civile et non sur l’État. Un renouveau démocratique a fleuri, là où la dictature d’Assad opprimait le peuple kurde dans le sang. La langue kurde était interdite, et son usage réprimé par la torture. Il en allait de même pour les partis politiques d’opposition, seul le parti Baas régnait en despote. Un Kurde nous a confié ce à quoi il a été confronté sous Assad :

« Mon oncle a été arrêté et battu pour le seul crime d’avoir écouté une chanson en kurde. Une autre fois, j’avais quatorze ans, je me suis bagarré avec quatre Arabes et j’ai été le seul arrêté. On m’a mis en prison pendant trois jours et j’ai été torturé. Toutes les heures on me battait à coups de câble. Je n’ai pu sortir que parce que mon père a versé un pot-de-vin de mille dollars à mes geôliers ».

Autrefois l’État baasiste décidait de tout. Maintenant, ce sont les localités – à commencer par la langue dans laquelle elles désirent enseigner. Au Rojava, on peut même contester une amende de la police auprès de sa commune : l’assemblée de celle-ci a le pouvoir de l’abroger. Dans les rues d’Amouda, petite ville du Rojava que nous arpentons le soir à la fraîche, on aperçoit vite les signes d’une grande pluralité politique : des dizaines de bureaux de différents mouvements, du plus libéral au plus socialiste, occupent les rues autour des bâtiments gouvernementaux. Les chrétiens, en particulier les Syriaques, peuvent librement pratiquer leur religion. Leur langue dérivée de l’araméen est reconnue officiellement par l’auto-administration. Les habitants n’ont aucun mal à nous expliquer leurs positions politiques, bien loin des discours formatés. Récemment, nombreux furent ceux qui protestèrent contre le prix fixé par l’administration pour acheter le blé aux fermiers : cent cinquante livres syriennes par kilo. L’administration a cédé et a augmenté ce tarif. Certains font le ramadan, d’autres non et le revendiquent. Il n’est pas rare de voir un pratiquant servir à manger dans la journée à une personne ne pratiquant pas le jeûne. Le peuple du Rojava se montre très tolérant envers l’Autre, chose bien rare dans un Moyen-Orient gangrené par l’intégrisme.

Genre et justice

Mais cette révolution est d’abord la révolution des femmes. En première ligne contre Daech, leur présence fut décisive pour vaincre l’organisation. Comme nous l’a raconté autrefois un ancien légionnaire, Garbar, mort au combat à Raqqa au côté des Kurdes : « La guerre serait gagnée depuis longtemps si les hommes se battaient comme les femmes ». Leur efficacité n’est plus à prouver. Mais peut-être que le plus impressionnant, chez elles, est le poids politique qu’elles ont pris dans la société. Partout ont été bâties des maisons des femmes qui activent dans tous les quartiers la lutte contre les discriminations sexistes, en particulier les violences conjugales ou familiales. Chaque poste électif est coprésidé par une femme. Les assemblées d’élus fonctionnent dans une parité quasi parfaite. « Il faut avoir dans une main, l’égalité de genre, et dans l’autre main, la justice », nous déclare la porte-parole du Kongra Star, Evin Swed, l’organisation qui coordonne les associations de femmes du Rojava. Elle nous rappelle le principal slogan du Rojava : « Si l’on veut libérer la société, il faut commencer par libérer les femmes », une phrase d’Abdullah Öcalan. Elle nous raconte que le mouvement a commencé à se former dans la clandestinité sous le régime baasiste en 2005. Une vingtaine de femmes ont alors fondé ce qui est devenu le Kongra Star, une organisation de femmes, indépendante sur le plan politique, économique et social. Cette autonomie des femmes leur donne une très grande influence dans la société, au point d’avoir le droit de veto sur les décisions jugées sexistes.

Cela a pourtant des limites. Ainsi, le Kongra Star a voulu faire passer une loi contre la polygamie qui a provoqué de nombreuses réactions car « il est écrit dans le Coran qu’un homme peut avoir plusieurs femmes ». Les familles kurdes restent souvent très traditionnelles, les tâches y sont alors genrées à l’extrême. Difficile, pour les femmes, de sortir de leurs cuisines et des tâches ménagères dans de nombreuses familles. Et il est tout aussi difficile d’imaginer des rapports intimes hommes-femmes hors mariage. Les questions LGBT restent taboues dans de larges parts de la population et en poser peut facilement déclencher une vive hostilité. Il n’empêche que ces questions sont pensées par les partis les plus avant-gardistes du mouvement révolutionnaire du Rojava. Par exemple, les YPJ ont accepté des personnes transgenres dans leurs rangs, ou encore ont mené des stages de formation pour sensibiliser les hommes et les femmes au travail genré. Récemment une femme est devenue conductrice de bulldozer, métier traditionnellement réservé aux hommes.

L’économie est également en train de se transformer progressivement. Le Rojava était soumis à une politique d’arabisation forcée avec confiscation des terres par des colons arabes. Ces terres ont été municipalisées, mise sous contrôle des communes et, dans certains cas, redistribuées aux anciens propriétaires. Le reste du Rojava est dominé par la petite propriété, les villes sont remplies de petits ateliers et de petits commerces. L’auto-administration du Rojava encourage fortement la création de coopératives dans lesquelles les moyens sont mutualisés et partagés à parts égales entre les travailleurs et travailleuses. Les gestionnaires sont élus pour deux ans avec une limitation à deux mandats.

La crainte d’une invasion

La guerre civile en Syrie et la lutte contre Daech n’ont pas épargné le Rojava. On ne compte plus les milliers de martyrs morts pour la révolution. Au début limité à trois enclaves territoriales encerclées par des milices djihadistes, le Rojava s’est fondu dans une entité plus vaste : la Fédération démocratique de la Syrie du Nord et de l’Est. Elle occupe un territoire correspondant au tiers de la Syrie et s’étendant bien au-delà des territoires à majorité kurde. Ce territoire possède plus de 80% des réserves pétrolières syriennes. Il est aussi le grenier à blé du pays avec 40% de la production agricole avant-guerre, dont 60% de la production céréalière. Ces ressources attirent les appétits prédateurs des dictatures alentour. À commencer par la Turquie, l’Iran, ou encore le régime syrien d’Assad.

À l’intérieur de la Syrie, les milices islamistes et djihadistes se sont acharnées sur le Rojava : la célèbre ville de Kobané a été détruite à 80% par les combats, le quartier kurde de Sheikh Maqsoud à Alep a subi des dégâts équivalents de la part de milices salafistes financées par l’État turc. On ne compte plus les villages kurdes désertés à cause des mines laissées par les djihadistes de Daech. Reshan Shakr, un coordinateur pour le déminage, nous explique qu’il est extrêmement compliqué de faire son travail, car l’auto-administration n’a pas assez de moyens. Les mines feront des morts pendant encore des générations. La région est étranglée de l’extérieur, car elle est soumise à divers embargos par ses voisins qui voient d’un mauvais œil cette révolution d’inspiration socialiste rappelant à bien des égards la Commune de Paris.

Plus grave encore, en janvier 2018, la Turquie a envahi le canton d’Afrin et chassé brutalement ses habitants d’origine kurde pour les remplacer par des familles arabes islamistes venant principalement de la banlieue de Damas, de la banlieue nord de Homs ou encore d’Idlib. La région a été soumise à un pillage systématique par la Turquie et ses milices. Gulistan Sîdo, afrinoise et professeure de français, membre du comité des relations extérieures de son université, nous confie qu’elle a tout perdu lors de l’invasion turque : « Les djihadistes m’ont tout pris et ont brûlé tous mes livres, j’avais beaucoup de livres en français ». Des journalistes ont enquêté sur l’affaire, comme Jérémie André pour Le Point. Ils ont montré que le pillage avait été financé à hauteur de dizaines de millions d’euros par les consommateurs européens via l’Espagne.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan ne cache pas ses ambitions à propos du Rojava, qu’il cherche à tout prix à envahir. Bachar El Assad déclare à son tour que les FDS devront déposer les armes ou affronter son armée. Pour survivre, le Rojava a dû tisser un réseau d’alliances complexe, fait de compromis et de rebondissements, à l’extérieur comme à l’intérieur de la Syrie. Les Forces démocratiques syriennes se sont alliées à de nombreuses tribus arabes, dont la plus connue est celle des Shammar, qui ne partagent pas toujours les mêmes espoirs démocratiques. La plupart d’entre elles étaient d’ailleurs alliées à Daech avant de retourner leur veste dès que les combats ont tourné au désavantage des djihadistes. Ces tribus sont pourtant un allié important dans les zones à majorité arabe, et permettent de stabiliser ces zones post-Daech.

Quelle mobilisation pour le Rojava ?

Pour éviter une invasion du territoire et l’aider dans la lutte contre Daech, les autorités du Rojava se sont alliées à la coalition dirigée par les États-Unis contre Daech à partir de la bataille de Kobané, premier coup d’arrêt en 2014 à l’organisation djihadiste. Cette collaboration n’est pas de tout repos. À ses débuts, les États-Unis refusaient de livrer du matériel de déminage, afin de ménager leur allié turc. Brett McGurk, alors envoyé spécial de la coalition, avait constaté que les forces du Rojava en étaient réduites à faire usage de troupeaux de moutons pour déminer.

Mais, bien vite, la réalité rattrapa les autorités américaines : la Turquie n’était pas un allié fiable contre Daech. Au contraire même, elle avait directement aidé cette organisation à tenter d’exterminer les Kurdes. L’État turc, aveuglé par sa haine des Kurdes fit là un pas de trop. La coalition internationale décida d’armer beaucoup plus massivement les FDS pour en finir avec Daech en Syrie, faute d’autre partenaire fiable pour accomplir la tâche. Cette alliance tactique est très fragile, comme l’ont montré les velléités de Trump de retirer les troupes américaines de la Syrie, malgré l’opposition de son administration et de ses alliés internationaux, à commencer par la France. Ce retrait pourrait ouvrir la voie à une invasion du Rojava par la Turquie et le régime syrien.

Dans l’espoir de faire son grand retour au Moyen-Orient, l’État français a largement soutenu militairement le Rojava. Des négociations sont en cours pour que la France reconnaisse le Rojava et le faire ainsi rentrer officiellement dans l’arène internationale. Une reconnaissance assurerait une assise plus stable, mais surtout limiterait les menaces qui pèsent sur le Rojava. Un facteur sera décisif pour aboutir à ce résultat : la mobilisation de l’opinion publique en France. Hélas, le Rojava, ou Fédération démocratique de la Syrie du Nord et de l’Est, demeure trop méconnu pour déclencher une mobilisation massive. L’engagement de la France pourrait décider de l’avenir du Rojava, comme autrefois il a poussé François Hollande dans un soutien décisif, entraînant dans son sillage les Américains pendant la bataille de Kobané. Le sursaut aura-t-il lieu avant qu’il ne soit trop tard ?

Raphaël Lebrujah

Nous avons besoin de justice, de démocratie et de paix.

Parce que nous sommes les héritiers de Jaurès, ne nous laissons pas entraîner dans la rhétorique guerrière facile des nations, qui oublient les peuples qui luttent tous contre l’oppression, la justice et la paix.

Le 10 octobre, un attentat, dont un rapport de l’Union européenne attribue la responsabilité à l’AKP (le parti d’Erdoğan) tuait lors d’un rassemblement pacifique de la gauche turque 103 personnes. A l’aune de ce triste souvenir, et devant la menace de l’aventure militaire, voici le communiqué que les principales forces syndicales du pays ont écrit le 14 octobre 2019

Nous, travailleurs, fonctionnaires publics, ingénieurs, architectes, urbanistes et médecins du pays, sommes conscients du danger.

Ceux qui dirigent la Turquie ont fait payer à notre pays et à notre région d’énormes prix en prenant part à la guerre en Syrie, car ils ont négligé tous les avertissements. De plus, les autorités ont qualifié de « traîtres » les gens qui les ont avertis pendant des années.

Clic sur l’image pour en savoir plus sur l’attentat d’Ankara

Le massacre qui a eu lieu il y a quatre ans, le 10 octobre 2015, lors de la Réunion Travail-Paix-Démocratie à Ankara, au cours duquel nous avons perdu 103 personnes, n’est qu’un des prix payés. Nous sommes maintenant confrontés au danger de garder la « tutelle » de milliers de membres de l’Etat Islamique venant de tous les coins du monde alors qu’aucun pays, dont ils sont citoyens, ne les reprendrait. L’État islamique s’est formé à la suite de politiques de guerre au Moyen-Orient et a commis des massacres qui ont causé la mort de centaines de personnes en Turquie.

La question brûlante est  : A qui cela servira de s’embarquer dans une telle opération militaire, avec la permission des forces impérialistes et avec les armes qu’ils ont vendues, et continueront à vendre, dans une terre étrangère qui est devenue le champ de bataille des forces impérialistes en faisant des promesses dangereuses qui menacent notre avenir à tous.

Il est de notre devoir d’en prendre note et de l’écrire dans l’histoire, comme une responsabilité envers notre pays, les amis de ce pays et nos adhérents  : Pour ceux d’entre nous qui voient qu’une telle aventure militaire ne résoudra aucun problème, et approfondira plutôt les principaux problèmes de notre pays, ce n’est pas le moment de rester aveuglément silencieux.

Les principaux problèmes de notre pays sont le nombre record de chômeurs, l’augmentation effroyable des prix et l’appauvrissement de millions de personnes.

Le principal problème de notre pays est la destruction de la démocratie et de la justice.

Le principal problème de notre pays est la discrimination, la polarisation, les politiques aliénantes contre l’espoir de vivre ensemble, dans la paix et la fraternité.

Ce nouvel engagement aventureux en Syrie approfondira ces principaux problèmes plutôt que de les résoudre,  comme cela a été le cas d’autres aventures de ce genre dans le passé.

Nous, en tant que DİSK-KESK-TMMOB et TTB promettons une fois de plus à tous les bien-aimés que nous avons perdus,  à l’occasion de l’anniversaire du massacre d’Ankara du 10 octobre au cours duquel nous avons perdu 103 amis : Nous allons nous consacrer à une Turquie régie par le travail, la paix et la démocratie

DİSK – Confédération des syndicats progressistes de Turquie
KESK – Confédération des Syndicats de la Fonction Publique
TMMOB – Union des Chambres des Ingénieurs et Architectes Turcs
TTB -Association médicale turque

Pour un soutien de la France au Rojava

Nous reproduisons ici la pétition lancée par les Amitiés kurdes de Bretagne pour demander le soutien de la France au Rojava.

Clic sur la légende pour accéder à la pétition

Monsieur le Président de la République,

La décision du président Donald Trump de retirer les troupes américaines des postes de surveillance à la frontière turco-syrienne et d’ouvrir l’espace aérien du Nord de la Syrie à l’aviation turque a de fait donné l’autorisation à la Turquie d’envahir ce territoire, géré démocratiquement par l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES).

Cette invasion turque, appuyée par les djihadistes de l’ex-Front al-Nosra (al-Qaeda), est synonyme de massacre et d’exode pour des centaines de milliers de civils fuyant les combats. Elle concerne en premier lieu les Kurdes, les Syriaques chrétiens, les Arméniens et les Yézidis du Rojava qui en sont les premières victimes, mais une telle opération militaire entraîne aussi une résurgence majeure des djihadistes de l’Etat islamique et annule des années de combats fructueux. La libération des terroristes de l’Etat islamique par les troupes turques va constituer également une menace à prendre très au sérieux pour la sécurité des populations européennes.

Les pays européens (France, Allemagne, Royaume-Uni, Pologne et Belgique), membres du Conseil de sécurité des Nations-Unies ont été les seuls à appeler Ankara “à cesser son offensive”.

Après la Finlande, la Norvège les Pays-Bas et l’Allemagne, la France a annoncé la suspension des exportations de certains matériels de guerre à la Turquie, avec effet immédiat.

Nous saluons ces décisions qui, pour qu’elles soient efficaces, doivent être suivies par d’autres mesures concrètes et immédiates.

Nous vous demandons respectueusement de bien vouloir :

· rompre les relations diplomatiques avec la Turquie

· stopper le partage d’informations stratégiques

· demander la suspension de la Turquie de l’OTAN

· décider d’un embargo progressif sur les échanges avec la Turquie

· geler et saisir les avoirs du clan Erdoğan

· décréter une zone d’exclusion aérienne

· fournir des armes anti-aériennes et anti-chars aux Forces démocratiques syriennes (FDS)

· renforcer l’appui au sol des forces françaises aux FDS.

Nous vous prions d’agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de notre très haute considération.

«Rojava : aux armes !»

Tribune parue le lundi 14 octobre 2019 dans L’Humanité.

L’invasion turque en Syrie est pleine d’enseignements pour la France. Le premier est qu’il faut choisir son camp quand on est directement concerné comme nous le sommes dans ce cas. La sécurité de la France est engagée dans la détention des prisonniers des milices islamistes vaincues par les Kurdes. Nous sommes directement intéressé à la prédominance des armes kurdes car leur défaite serait une prime pour nos pires adversaires dans cette région. La doctrine internationale de notre pays est aussi engagée : nous n’acceptons pas l’invasion par un État de son voisin, quel que soit le régime politique de celui-ci. La Syrie doit rester inviolable. Refus encore que la Turquie fasse la police du secteur en fonction de ses intérêts les plus bornés. Au passage, pourtant parfaitement informée, la Turquie a frappé une présence française en Syrie sur laquelle les Turcs n’ont pourtant aucun droit de regard. Dans de tels cas, notre devoir est de riposter. Nous ne devons pas accepter ce type d’ingérence d’un « allié » dans nos engagements. Ce qui au total interroge une fois de plus le sens de notre présence dans l’OTAN, et, au cas présent, au moins dans le commandement militaire de cette alliance qui permet une agression contre nos forces, si limitées soit-elle.

Les combattants kurdes sont les héros de la lutte contre Daech. On ne doit plus les exclure de la discussion sur l’avenir de la région. Les solutions politiques en cours dans le Rojava sont des clés pour un avenir stable et pacifique dans le secteur. Son modèle repose sur la démocratie. Il respecte les minorités et se veut féministe. À l’autoritarisme d’Erdogan, il oppose la souveraineté populaire. Au tri ethno-confessionnel, il oppose le pluralisme. À la dépendance aux réseaux clientélistes, il oppose des services publics de qualité et un modèle de société solidaire face à la corruption généralisée.

Face à l’invasion turque, la France doit choisir son camp et le défendre sans compromission. Ni les Kurdes ni les militaires français ne doivent être abandonnés à Erdogan.

La tribune sur le blog de JLM