Escalade militaire à la frontière gréco-turque

Regards 2020-03-13 15:25:45

Des tirs sur un véhicule militaire grec stationné sur la rive occidentale du fleuve Evros qui délimite la frontière avec la Turquie, des avions de combat F-16 violant l’espace aérien au nord de la Grèce, ou encore un navire turc enfonçant un bateau des garde-côtes helléniques au large de Kos, île de la mer Égée orientale : ces informations des deux derniers jours sont passés quasiment inaperçues dans les médias européens focalisés par la guerre contre le coronavirus. Pourtant, tout au long de la frontière gréco-turque, terrestre comme maritime, la tension ne cesse de croître. L’escalade militaire prend le pas sur la bataille de communication qui se joue depuis deux semaines avec, comme seule constante, l’utilisation d’êtres humains comme chaire à négociation.

Tout a commencé fin février quand le Président turc Recep Tayyip Erdogan a annoncé ouvrir les frontières avec la Grèce. Or, 3,5 millions de migrants vivent actuellement en Turquie et nombre d’entre eux espèrent franchir la porte d’entrée de l’Union européenne. Fin février, au poste frontalier d’Ipsala, en Turquie, des centaines de réfugiés sont ainsi regroupés sur un parking aux allures de terrain vague. Parmi eux, un Afghan de 20 ans, Mohamad, explique : « Erdogan a dit que nous pouvions passer ! Nous sommes venus et nous sommes bloqués. Les Grecs ont fermé les frontières. » Le jeune homme est dépité. Il est là avec 14 autres membres de sa famille. Tous sont arrivés le matin même. Mais à Ipsala, juste avant le pont permettant de franchir l’Evros, leur chemin s’est transformé en impasse. Auparavant, dans l’Afghanistan natal qu’ils ont fui, pourchassés par les talibans, ils vivaient un calvaire. Désormais, désespéré, Mohamad se demande quand lui et sa famille pourront gagner l’Europe. Et surtout l’Allemagne où son oncle est arrivé il y a « quelques années ». Mohamad répète : « Pourquoi le gouvernement turc a-t-il dit que la frontière était ouverte ? C’est un mystère ! »

À midi, une rumeur se répand : « La frontière est ouverte au nord ». Pour ces exilés en détresse apparaît une nouvelle lueur d’espoir. Comme dans un ballet bien orchestré, pick-up et bus déboulent sur le parking. Les migrants négocient avec leurs conducteurs pour être conduits à Pazarkule, dans la province d’Edirne à une centaine de kilomètres. Là-bas, les scènes sont identiques. Des migrants arrivent, en bus, en taxi, en tracteur, à pied. Pourtant, leur espoir échouera sur les mêmes portes closes. Aujourd’hui, nul ne sait combien de migrants attendent à Pazarkule – journalistes et humanitaires sont interdits de se rendre sur la rive – mais le lieu semble transformer en camp à ciel ouvert. que les migrants ne peuvent pas quitter, bloqués là par les autorités turques selon différents témoignages. Elles font, ainsi, monter la pression sur l’Union européenne, via la Grèce.

La peur des migrants

De l’autre côté de Pazarkule, dans le village grec de Kastaniès, le ras-le-bol est à son comble. Il mêle sentiment de solitude – voire d’abandon – sur la question migratoire et craintes démultipliées sur les motivations réelles du Président turc. Vangelis tient une supérette dans le village frontalier : « Le problème, c’est la Turquie. Nous ne pouvons pas accueillir tous ces migrants. Mais que peut faire le gouvernement grec ? Pas grand chose », enchaîne le cinquantenaire. Pour lui, « c’est un problème européen, or, la Grèce doit se débrouiller seule ». À quelques pas, la patronne d’une taverne, elle, veut « renvoyer ces migrants chez eux ». Elle se félicite que militaires et policiers grecs aient renforcé leurs patrouilles. En effet, tout au long du fleuve Evros défilent des jeeps militaires grecs dont les hauts-parleurs crachent l’interdiction de pénétrer le territoire « aux envahisseurs » – ce sont les mots de la patronne de la taverne. « Il était temps d’agir », lance-t-elle tout en se félicitant que son fils, âgé de 16 ans, ait rejoint les « patrouilles de citoyens qui défendent la patrie ». Officiellement, ces groupes d’hommes aux allures de milices apportent leur soutien à l’armée et à la police en leur divulguant leur connaissance de ce terrain frontalier et marécageux, en distribuant du café et de la nourriture. Dans la pratique, ils sont sur les rives, armes à la main, repoussant les migrants « de l’autre côté » et suppléant un État qu’ils jugent défaillant. Pour la tenancière du lieu, des années ont été perdues : celles pendant lesquelles le parti de la gauche grecque, Syriza, a été au gouvernement de janvier 2015 à juillet 2019.

D’ailleurs, le successeur d’Alexis Tsipras, Kyriakos Mitsotakis, de Nouvelle Démocratie (droite), avait notamment surfé, pendant sa campagne, sur la peur des migrants. Il proposait la création de « centres fermés », l’accélération des renvois dans le pays d’origine. Sauf que quand il a voulu les établir sur les îles à quelques encablures de la Turquie, comme sur le continent, il s’est heurté à une farouche opposition de la population. Sur les îles de Lesbos et de Chios, des manifestations violentes ont même eu lieu.

Les migrants comme moyens de pression sur l’UE

Déstabilisé sur les îles, le gouvernement grec est-il en proie d’une déstabilisation à sa frontière nord ? Il a, en tout cas, foncé tête baissée dans la bataille de chiffres engagée par Recep Tayyip Erdogan. Les premiers jours de la crise, le gouvernement turc a annoncé que près de 80.000 migrants avaient passé les frontières, puis près de 150.000. Tous les jours, les autorités grecques annoncent avoir « empêché » des migrants d’entrer. Entre le 29 février et le 11 mars, 45.000 migrants auraient donc été refoulés sur les près de 200 kilomètres de frontière terrestre ; seuls 348 ont été arrêtés sur le sol hellène. Ces chiffres contribuent à renforcer la peur de l’invasion. Pourtant, l’agence de l’ONU en charge de la question (HCR), estime à 20.000 le nombre de migrants attendant aux frontières turques, terrestres comme maritimes.

En réalité, « Erdogan fait pression sur le gouvernement grec. Or celui-ci ne peut pas trouver, seul, une réponse à cet enjeu », explique Menelaos Maltezos, un des responsables de Syriza pour la région de l’Evros. Lui en appelle à l’UE, à une solidarité européenne et à un partage des responsabilités entre les différents États-membres. Car dans le fond, les migrants sont utilisés comme outils par un pouvoir turc qui doit affronter une double crise, économique et social, qui risque d’écorcher sa légitimité. Depuis plusieurs mois, il utilise donc les questions géopolitiques pour renforcer son assise dans la population et a besoin des Européens pour arriver à ses fins sur différents dossiers (Syrie, exploitation pétrolière et gazière, etc.).

Lors d’un discours à Ankara, le 11 mars, Erdogan a d’ailleurs prévenu : « Nous maintiendrons les mesures actuellement mises en place à la frontière jusqu’à ce que les attentes de la Turquie […] reçoivent une réponse concrète ». Conscient que laisser passer les migrants revient à agiter une peur sur laquelle de nombreux dirigeants ont surfé pendant des années, et continuent de le faire. La réponse apportée, avec le soutien des institutions européennes, est une militarisation de la frontière. Reste que dans ce rapport de forces, les migrants sont pris en étau. Au prix, parfois, de leur vie.

Fabien Perrier, envoyé spécial à la frontière Evros

Syrie • Nouveau chantage d’Erdoğan autour des réfugiéEs

Un article de Kedistan, à lire sur le site original en cliquant sur le logo…

L’article a été publié le 28 février 2020, p

Depuis plusieurs semaines, le régime de  Bachar en Syrie, avec l’aide de la Russie, tente de réduire la dernière “poche” d’Idlib. 

Cette offensive militaire était attendue et constitue le dernier acte paradoxal des accords de dits de Sotchi, sur fond des changements intervenus depuis la défaite militaire de Daech et l’annonce du retrait américain.

Ces accords, conclus avec comme partenaires l’Iran, la Russie, la Turquie, et sans signature explicite du régime de Bachar, instituaient entre autres des zones dites “de désescalade” et de cessez le feu. Ces zones, reprises une à une par le régime, dont les plus connues sont celles d’Alep et de la Ghouta, étaient aux mains de groupes et milices, qui, bien que se réclamant du soulèvement originel contre Bachar, constituent des mouvances djihadistes et combattantes à dynamiques et intérêts propres depuis 2012.
Ces combattants et leurs familles, de zone en zone évacuées ont été repoussés ou acheminés vers cette zone géographique d’Idlib, elle même déjà gérée par des groupes d’opposition syrienne, alliés ou solidaires des factions djihadistes, depuis qu’en 2016 le régime avait repris la ville d’Alep. Cette zone, à 50km de la frontière de Turquie, (région d’Antioche et province de Hatay proche) a toujours constitué une porosité et joué un rôle important dans l’intervention du régime turc dans la guerre syrienne. Daech n’avait pu s’y établir.

En 2017, c’était Jabhat al Nosra, qui s’était allié à d’autres factions, pour créer Hayat Tahrir al Sham (HTS), qui contrôlait avec d’autres cette région d’Idlib. La Turquie était chargée en principe du désarmement de ces groupes dans le cadre des accords. C’était oublier la stratégie du régime turc qui aujourd’hui a recyclé et armé lourdement nombre d’entre eux. Certains furent d’ailleurs envoyés en Libye comme mercenaires récemment.

Porosité frontalière, acheminement de logistique, commerce, armement. Aux frontières de cette géographie, se situe également un axe routier majeur, la M5, reliant Damas à Alep, via Homs, qui fut également un foyer de contestation du régime de Syrie.
La présence militaire de forces turques ou de ses “proxys mercenaires” autour du point névralgique d’Idleb s’est vue renforcée ces derniers mois, et réarmée massivement, alors que les accords visaient le contraire, et que la Turquie était chargée de la désescalade. Côté régime de Syrie, la reconquête militaire violente a toujours été à l’ordre du jour, dès lors où la présence et le soutien russe y aidait

On ne peut détacher la stratégie du régime turque dans la zone de ce que furent également les accords de cessez le feu plus au Nord, instituant une “zone tampon” imposée par les armes contre le Rojava, et de fait une présence armée turque, tout comme une politique d’épuration ethnique menée contre les Kurdes, dans le prolongement de l’occupation d’Afrin l’année précédente.
Le régime syrien, de son côté, poursuit donc la reconquête militaire du territoire syrien, hors de sa “zone utile” d’hier, aidé par la logistique et la force militaire russe. Et cette reconquête passe par une trêve tacitement imposée avec le mouvement kurde. On sait ce que fut le désengagement américain et le blanc seing donné au régime turc pour ses occupations, qui, avec la pression de la Russie, a contraint le Rojava à se replier sur la protection des populations, tout en demandant son intégration dans de futurs processus de paix en Syrie, perspective lointaine.
Les états européens sont les grands absents, et l’UE de fait, sans rôle diplomatique, n’interfère pas dans les affaires d’un membre de l’OTAN qu’est la Turquie.

Cette situation paradoxale où la Russie est la force militaire dominante, alliée du régime syrien, mais aussi “partenaire” de la Turquie belligérante, ne pouvait que déboucher sur le renforcement de la guerre, une escalade militaire, et des menaces graves et effectives contre les populations civiles prises en étau.

Ces populations, pour beaucoup composées déjà de déplacéEs, fuient comme elles le peuvent les zones d’affrontements directs et de bombardements par centaines de milliers. Beaucoup d’entre elles se retournent vers la frontière turque, d’autres ont été accueillies quand cela été possible plus au Nord, en des points déjà surchargés de réfugiéEs. Ces civils font l’objet de chantage et manipulation désormais.

Et, bien sûr, dans cette situation où le régime turc attendrait de ses alliés européens qu’ils l’appuient maintenant contre la Russie, voilà que ressurgit le chantage aux réfugiés syriens contre l’Europe, dans les propos d’Erdoğan.

En effet, depuis une semaine, la situation militaire de la Turquie, qui menaçait encore hier de conquérir Alep, a considérablement changé du fait de la Russie, qui a contribué aux bombardements massifs des troupes turques et ses alliés, et à la guerre de reconquête du régime. L’enlisement des forces turques guette, et le régime Erdoğan ressort l’arme des “réfugiéEs” pour obtenir une porte de sortie avec une implication diplomatique européenne. Des rencontres vont avoir lieu en ce sens. Le Conseil de Sécurité est saisi une nouvelle fois.

Ces derniers jours, le régime turc a donc laisser filtrer des populations réfugiées et s’est montré plus ouvert envers celles et ceux qui continuent à fuir vers l’Europe. Des images récentes en témoignent, ainsi que des arrivées plus nombreuses vers la Grèce.

Cette utilisation ignoble des vies de familles entières, partant de la guerre qui se mène sur leurs têtes, et allant vers une instrumentalisation des exodes, comme vers l’utilisation de flux de réfugiés pour transformer la composition ethnique de zones géographiques, est l’arme diplomatique des nationalistes bigots turcs et de Recep Tayyip Erdoğan. Elle est confortée par la désormais politique d’étanchéité européenne, source de cimetières marins en Méditerranée ou de cloaques où l’on entasse les migrants en périphérie.Et le thème de la “fermeture des frontières” fait recette dans les extrêmes droites européennes, y compris lors de cette crise sanitaire autour du coronavirus. Erdoğan, soyons-en certain, en usera et en abusera encore.

Il espère ainsi obtenir un cadre de négociations où il pourra faire valoir les prérogatives qu’il avance en Syrie, concernant sa présence directe ou par proxys interposés au Nord syrien. Le prétexte de zone tampon où installer les millions de réfugiés syriens d’hier et d’aujourd’hui, avec l’aide financière d’états européens, nécessite un cadre d’accords pour lequel la Russie n’a à ce jour donné aucun quitus, encore moins le régime de Bachar.

Aucune source de paix ne peut jaillir de cette autre guerre en Syrie. Le Rojava lui, qui se bat et se battait hier pour la cohabitation démocratique et la reconnaissance des Peuples de Syrie, se retrouve pris aussi entre marteau et enclume, sommé de disparaître politiquement ou de choisir son camp, alors qu’aucune porte de sortie n’est ouverte.

La menace, à nouveau brandie, va, soyons-en certains, renforcer aussi en Europe les idéologies xénophobes et identitaires. Et on peut même s’attendre de leur part à une croisade anti-Erdoğan.

Mise à jour 2 mars 2020

La Grèce annonce avoir refusé l’entrée à plus de 10 000 migrants à sa frontière avec la Turquie. Ces migrants se retrouvent sans ressources, dans le plus grand dénuement, entassés dans des no mans land. Ils ont été poussés par les autorités de Turquie ces dernières 48h00, qui a favorisé des passeurs pour les faire partir, ou même mis des moyens de transport en place. Vidéos et photographies sont abondamment diffusées par la presse du régime elle-même. Dans certaines villes des chasses aux réfugiés de longue date, “pour les faire fuir” et prendre leurs peu de biens, ont été organisées par les Loups Gris (ultra-nationalistes), liés au MHP, partie prenante du régime turc. 


Rojava : rassemblement de soutien

Mercredi 30 octobre à 18 heures se tenait un rassemblement de soutien au Rojava agressé, au mépris du droit international, par l’armée turque, et abandonné lâchement par ceux, pays de l’Europe et Etats-Unis, pour lesquels ils ont sacrifie 11000 jeunes gens et filles pour vaincre Daesh.

Mercredi 30 octobre à 18 heures se tenait un rassemblement de soutien au Rojava agressé, au mépris du droit international, par l’armée turque, et abandonné lâchement par ceux, pays de l’Europe et Etats-Unis, pour lesquels ils ont sacrifie 11000 jeunes gens et filles pour vaincre Daesh.

Les Insoumis sur la place de l'Hôtel de Ville

Des Insoumis-e-s étaient venu-e-s de tout le département, et même trois camarades avaient fait le déplacement depuis la Haute-Marne pour affirmer notre attachement à cette expérience exceptionnelle de justice, de féminisme, de démocratie et d’écologie qu’est le projet politique du Rojava.

Des Insoumis-e-s étaient venu-e-s de tout le département, et même trois camarades avaient fait le déplacement depuis la Haute-Marne pour affirmer notre attachement à cette expérience exceptionnelle de justice, de féminisme, de démocratie et d’écologie qu’est le projet politique du Rojava.

Soleil Rouge

Le docteur Koroglu

Vous pouvez aider concrètement le peuple kurde ! Le docteur Alexandre Mehmet Koroglu, cardiologue dans ‘Aube, est le président d’une association de solidarité qu’il a fondée aces ces amis “pour agir dans les régions où perdurent la guerre et ses conséquences, dans les zones sinistrées, auprès des populations affectées par la pauvreté, à la lumière des principes et valeurs universels du droit humanitaire.

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DE SOLEIL ROUGE-ROJA SOR

Appel à une rébellion internationale pour le Rojava

Ci-dessous une tribune parue dans Reporterre

Depuis mercredi, l’armée turque envahit le Kurdistan syrien, appelé aussi Rojava. Les auteurs de cette tribune appellent à la mobilisation pour le défendre. Au Rojava s’épanouit une expérimentation politique unique, portée par des femmes et des hommes qui combattirent les djihadistes de Daech aux côtés des Occidentaux.

Nous, collectifs écologistes, groupes de Gilets jaunes, organisations syndicales, organisations nationales, occupant-e-s de la place du Châtelet à Paris, membres d’Extinction Rebellion, appelons à soutenir massivement le Kurdistan syrien envahi par l’armée turque depuis le mercredi 9 octobre. Les bombes qui pleuvent sur ce territoire nous concernent tous-tes.

Depuis 2012, cette région au nord de la Syrie jouit d’une indépendance de fait et d’une administration autonome. Une expérimentation politique unique s’y déroule, fondée sur la démocratie directe, les assemblées locales, le féminisme, l’écologie, et la cohabitation des différents peuples. Malgré toutes ses imperfections, cette expérience représente une vraie alternative et mérite d’être défendue.

Cette guerre vise aussi à prendre le contrôle des ressources naturelles

Les enjeux de cette guerre sont immenses. Depuis 2013, les combattant-e-s kurdes et arabes des Forces démocratiques syriennes ont été au premier plan de la guerre contre Daech. Les voilà maintenant totalement lâché-e-s par la coalition internationale, qui s’en prétendait pourtant alliée. L’Union européenne, qui sombre dans des politiques de plus en plus xénophobes, cède depuis des années au chantage d’Erdogan [le président turc]au sujet des millions de réfugiés syriens en Turquie. Elle reste bras croisés parce qu’elle ne souhaite surtout pas accueillir ces millions « d’indésirables », qui sont confinés dans des camps en Turquie depuis des années.

Ceux qui sont menacés par les bombes turques au Kurdistan syrien ne sont pas seulement les populations kurdes mais toutes les populations civiles de la région : arabes, syriaques, arméniennes, turkmènes, assyriennes, etc. C’est la possibilité d’une coexistence pacifique entre de nombreuses minorités ethniques et confessionnelles qui risque d’être détruite par des massacres, des déplacements massifs et un nettoyage ethnique.

Dans cette région du « croissant fertile » aujourd’hui soumise à la destruction écologique, cette guerre vise aussi à prendre le contrôle des ressources naturelles. En annexant ce territoire, la Turquie cherche à accaparer en particulier l’eau de l’Euphrate, et également son pétrole. Nous sommes solidaires de l’appel à mobilisation internationale des volontaires de la Commune internationaliste, et de leur effort pour préserver les ressources naturelles et reboiser la région.

Nous n’oublions pas que l’expérience d’autonomie du Kurdistan syrien a surgi dans le contexte de la révolution syrienne de 2011, écrasée dans le sang dans le silence total de la communauté internationale. Elle est reliée aux vagues de soulèvements populaires des Printemps arabes en 2011. Depuis un an, cette vague internationale de révolte populaire a repris, en Algérie, au Soudan, en Irak, à Hong-Kong, en France et ailleurs. Nous en sommes profondément solidaires.

Une hypocrisie sanglante qui mène à l’effondrement du vivant sur la Terre

Nous dénonçons l’hypocrisie et la complicité des grandes puissances internationales. Si l’armée turque s’autorise à bombarder le Rojava, c’est parce que les États-Unis, la France, l’Allemagne et d’autres États le veulent bien. Le gouvernement français est d’ailleurs complice puisque l’entreprise Thalès fournit du matériel optique pour les drones turcs et réprime le mouvement kurde en France. Des « conférences climat » aux réunions du « Conseil de sécurité », c’est la même hypocrisie géopolitique qui règne. Une hypocrisie sanglante qui mène à l’effondrement du vivant sur la Terre, et à la destruction de toutes les alternatives politiques à ce système capitaliste, patriarcal et raciste.

Nous exigeons de l’État français, de l’Union européenne et de la communauté internationale :

  • L’arrêt immédiat de la guerre menée par l’État turc ;
  • La constitution immédiate d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la région ;
  • La reconnaissance de l’autonomie de l’Administration autonome de la Syrie du Nord et de l’Est

Nous appelons à une réaction immédiate partout en France :

  • Appel à rejoindre la manifestation place de la République à Paris samedi 12 octobre à 14 h à l’appel de la communauté kurde, mais aussi à Strasbourg, Marseille, Nantes, Grenoble, etc.

Nous appelons à une rébellion internationale partout dans le monde en soutien au Kurdistan du nord de la Syrie :

  • Nous invitons l’ensemble des pays où la « rébellion internationale » a lieu à prendre position en soutien au Kurdistan syrien ;
  • Nous invitons à organiser des actions de solidarité partout dans le monde vendredi 11 octobre et dans les jours à venir.

  • Premiers signataires 
     Acta 
     Attac 
     Des participantes aux Bombes atomiques 
     Cerveaux non disponibles 
     Deep Green Resistance IDF 
     Fédération Sud PTT 
     Gilets jaunes de Commercy « canal historique » 
     Gilets jaunes de Saillans 
     Des Gilets jaunes de Montreuil 
     Pour une écologie sociale et populaire 
     Plein le dos 
     Revue Ballast 
     Des membres d’Extinction Rebellion et occupant-e-s de la Place du Châtelet 
     Le Social Club 
     Solidaires 
     Sud Éducation 91 
     Union communiste libertaire 
     Union des étudiants kurdes de France 
     Youth for Climate IDF 
     Peuple révolté 
     Jeunes Écologistes IDF 
     Jeunes Écogolistes 
     Vegan Corporation 
     Association des communistes insoumis 
     Gilets jaunes de Châteaubriant 
     Front social 57 
     Des habitant-e-s de la ZAD de NDDL 
     Collectif de solidarité avec les zapatistes Mut Vitz 12 
     UNL 38 
     Génération Climat 
     Printemps du Changement 
     Comité Antifasciste Lyonnais


Lire aussi : Au Rojava, la Turquie menace une révolution inspirée par l’écologiste Murray Bookchin


Source : Courriel à Reporterre

Photo : 
. chapô : le 11 octobre, au Kurdistan syrien. Photo retweetée par @RaphaelLebrujah

– Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
– Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

Historiiiique, le consensus entre bouchers, halals ou pas

Sur Kedistan.net, un web magazine que je vous invite à découvrir si vous vous intéressez à cette région du monde, et que vous êtes fatigués de ne rien apprendre en regardant la télé, voici une réflexion acerbe, mais ô combien lucide, de Mamie Eyan.

“Un accord historiiiique !”, notre Reis en fait beaucoup pour faire passer pour une victoire ce qui n’est que le bordel qu’il a ajouté à la frontière syrienne.

Lui, qui dans cette affaire n’aura été que le pion d’un twittomane et d’un russe conquérant, aura besoin de persuasion pour faire coïncider la carte d’invasion qu’il montrait il y a quelques temps et la carte qui va se dessiner après le consensus. D’autant que si j’ai bien compris, là dedans, les barbus auxiliaires de la Turquie ne feront pas partie des patrouilles. On peut pourtant leur faire confiance pour torturer encore quelques civils dans la pagaille ambiante…

C’est quoi, finalement, les points historiiiiques ?

Au début, ça parle de “préserver l’unité politique de la Syrie et l’intégralité territoriale“. Donc, celles et ceux qui bramaient des “on est chez nous” à propos du Nord syrien en se coiffant du bonnet à poils durs de Mustafa Kemal doivent être déçus. Le tampon de la Turquie sur la zone est du tout provisoire aux yeux de Poutine. Et si l’unité politique de la Syrie veut signifier qu’à la fois Kurdes, et l’opposition qui s’est laissée pousser la barbe, vont devoir désarmer, dans le renvoi vers une poursuite des négociations d’Astana, les tueurs locaux pour le compte d’Erdoğan vont devoir regagner Idlib. A moins que le Reis ne les fasse passer pour les réfugiés syriens qu’il avait l’intention de faire camper dans la zone.

Pour le projet du Rojava, “l’unité politique” peut signifier un coup d’arrêt dramatique, comme l’intervention de la Turquie a signifié la fin de la paix pour des millions de personnes, Erdoğan n’ayant pas trouvé la source, mais ayant en réalité réveillé les monstres.

Puis, il est question de largeurs et de profondeurs, où seulEs les combattantEs du Rojava, à peine nommées par leur nom, devront évacuer, avec ou sans armes, des localités bien précises, et sur une profondeur de 32 kilomètres. Si ça s’arrête en plein milieu d’un district, j’imagine le face à face.

Des patrouilles de l’armée turque et des russes, dans une profondeur de 10 km cette fois, se mettront en place. On imagine que les trous seront bouchés par l’armée du régime, puisque les combattantEs du Rojava doivent s’en retirer. Ça préserve au moins l’unité du gruyère. Historiiiique non ?

S’ils veulent dire que c’était historique, en des temps où je n’étais pas née, d’avoir tracé à la règle et au couteau des frontières d’Etats dans le coin, alors c’est historiiiique. Les causes de guerre sont préservées.

Finalement, ce sont quand même des vies humaines qui, pour un temps, sont sauvées. Mais ce n’était pas le projet du Reis, qui voulait faire un échange de populations.

Et il est question aussi de réfugiés. Mais quel est l’andouille qui va vouloir aller dans la contrée avec sa petite famille, et quitter la Turquie où il avait migré ? A moins que, comme pour Afrin, et, comme on le fit avec les propriétés des Arméniens génocidés, on leur remette des titres de propriété là où ce serait rentable. Alors, bon courage la concurrence avec les quelques Turkmènes qui refusaient d’entrer dans le processus politique du Rojava, et qui portent la vengeance en pendentif.

L’armée du régime syrien est pour le moment incapable seule d’assurer quoi que ce soit loin de ses bases de Damas, avec les variétés de barbus qui traînent et se renforcent. L’armée turque, si chère à nos fachos ici, ne l’est pas davantage dans la durée, toute membre de l’Otan qu’elle l’est.

Et le chaos créé par l’exode hors des combats, par les bombardements, par les gangs, demandera un minimum d’administration. Et pour administrer ce chaos, qui pourra mieux le faire que celles et ceux qui avaient assuré la paix, parce que chez eux, faut toujours le rappeler, en repoussant Daech.

Parce que, quand on y regarde, tout le monde fait semblant d’oublier que les populations qui souffrent, ceux et celles qui les protégeaient et qu’on veut désarmer, sont chez elles, chez eux, et n’ont pas débarquéEs là un jour, comme le fit la coalition, les Russes ou aujourd’hui l’armée turque.

Et là, soit il fallait génocider tout le monde, soit il faudra bien reconnaître, que même trahis par tous encore une fois, il existe des Kurdes.

Je voudrais rajouter un point qui n’est pas dans l’accord. J’ai pas le droit ? Vous avez raison. Dans ce merdier le droit est enterré, comme toutes les victimes récentes et à venir. Les crimes de guerre vont rester sous la table.

L’utilisation d’armes contre les civils qu’on appelle avec l’euphémisme “non conventionnelles”, l’utilisation de mercenaires pour les assassinats, ciblés ou non, les bombardements à l’aveugle avec guidage pourtant de noeuds “stratégiques” où des populations étaient terrées, tout cela “c’est la guerre”, c’est moche, mais c’est comme ça. On ne fait pas jaillir les “sources de paix” sans éponger du sang, n’est-il pas ?

Pour celles et ceux qui vivent sur ces terres, pour les humains un peu conscients du monde entier aussi, une leçon de trahison géostratégique vient d’être donnée. Celle là, aura des conséquences historiques, qu’on ne devine même pas encore…

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La révolution méconnue du Rojava

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A l’heure où tous les regards se tournent vers le Rojava (sauf celui des impuissants coupables !), un article emprunté à la revue Regards sur cette expérience qui fait peurs aux conservateurs économiques et religieux du monde entier !

Par Raphaël Lebrujah | 10 octobre 2019

La révolution méconnue du Rojava

Alors qu’Erdogan a lancé une offensive en Syrie à l’encontre des Kurdes (après le feu vert de Trump), on vous présente le Rojava, territoire d’une expérience politique singulière qui laisse la population s’auto-administrer… pour combien de temps encore ?

Que sait-on vraiment de ce qui se cache derrière le mot « Rojava » ? Pas grand-chose, en réalité. Pourtant, il s’agit d’une révolution spectaculaire, un basculement de civilisation là où précisément, en Mésopotamie, la civilisation est née il y a bien longtemps. Cette région située au nord de la Syrie et longeant la frontière avec la Turquie est peuplée majoritairement de Kurdes, mais aussi d’Arabes, de Syriaques, d’Arméniens, de Turkmènes, de Tchétchènes et de Circassiens. Elle constitue la partie ouest du Kurdistan, pays à cheval entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie.

En mars 2019, le dernier bastion territorial de Daech est tombé à Baghouz, en Syrie. L’alliance des FDS (Forces démocratiques syriennes) et du soutien aérien et matériel des pays occidentaux, en particuliers les États-Unis, la France et le Royaume-Uni, ont eu raison du « califat ». Les femmes combattantes kurdes, cheveux au vent et kalachnikov en bandoulière, des YPJ (Unités de défense des femmes) firent leur apparition sur le grand écran à la faveur de la lutte contre Daech. Mais, en général, les commentateurs se gardent bien de mentionner leur projet politique, qui est pourtant le fer de lance du Rojava.

Une vie politique décentralisée

Le confédéralisme démocratique est un nouveau paradigme pensé par le leader kurde Abdullah Öcalan, dit « Apo », depuis sa geôle turque. Le principal mouvement politique kurde de Syrie, le Parti de l’union démocratique (PYD) a adopté sa vision, notamment inspirée par l’intellectuel anarchiste Murray Bookchin. Le confédéralisme démocratique prône la mise en place d’un système décentralisé où les communes, petites unités à l’échelle de deux cents à trois cents familles, sont les principaux organes de décision dans la vie politique. Il ne s’agit plus de construire un État kurde pour les révolutionnaires kurdes, mais une organisation sociale fondée sur la société civile et non sur l’État. Un renouveau démocratique a fleuri, là où la dictature d’Assad opprimait le peuple kurde dans le sang. La langue kurde était interdite, et son usage réprimé par la torture. Il en allait de même pour les partis politiques d’opposition, seul le parti Baas régnait en despote. Un Kurde nous a confié ce à quoi il a été confronté sous Assad :

« Mon oncle a été arrêté et battu pour le seul crime d’avoir écouté une chanson en kurde. Une autre fois, j’avais quatorze ans, je me suis bagarré avec quatre Arabes et j’ai été le seul arrêté. On m’a mis en prison pendant trois jours et j’ai été torturé. Toutes les heures on me battait à coups de câble. Je n’ai pu sortir que parce que mon père a versé un pot-de-vin de mille dollars à mes geôliers ».

Autrefois l’État baasiste décidait de tout. Maintenant, ce sont les localités – à commencer par la langue dans laquelle elles désirent enseigner. Au Rojava, on peut même contester une amende de la police auprès de sa commune : l’assemblée de celle-ci a le pouvoir de l’abroger. Dans les rues d’Amouda, petite ville du Rojava que nous arpentons le soir à la fraîche, on aperçoit vite les signes d’une grande pluralité politique : des dizaines de bureaux de différents mouvements, du plus libéral au plus socialiste, occupent les rues autour des bâtiments gouvernementaux. Les chrétiens, en particulier les Syriaques, peuvent librement pratiquer leur religion. Leur langue dérivée de l’araméen est reconnue officiellement par l’auto-administration. Les habitants n’ont aucun mal à nous expliquer leurs positions politiques, bien loin des discours formatés. Récemment, nombreux furent ceux qui protestèrent contre le prix fixé par l’administration pour acheter le blé aux fermiers : cent cinquante livres syriennes par kilo. L’administration a cédé et a augmenté ce tarif. Certains font le ramadan, d’autres non et le revendiquent. Il n’est pas rare de voir un pratiquant servir à manger dans la journée à une personne ne pratiquant pas le jeûne. Le peuple du Rojava se montre très tolérant envers l’Autre, chose bien rare dans un Moyen-Orient gangrené par l’intégrisme.

Genre et justice

Mais cette révolution est d’abord la révolution des femmes. En première ligne contre Daech, leur présence fut décisive pour vaincre l’organisation. Comme nous l’a raconté autrefois un ancien légionnaire, Garbar, mort au combat à Raqqa au côté des Kurdes : « La guerre serait gagnée depuis longtemps si les hommes se battaient comme les femmes ». Leur efficacité n’est plus à prouver. Mais peut-être que le plus impressionnant, chez elles, est le poids politique qu’elles ont pris dans la société. Partout ont été bâties des maisons des femmes qui activent dans tous les quartiers la lutte contre les discriminations sexistes, en particulier les violences conjugales ou familiales. Chaque poste électif est coprésidé par une femme. Les assemblées d’élus fonctionnent dans une parité quasi parfaite. « Il faut avoir dans une main, l’égalité de genre, et dans l’autre main, la justice », nous déclare la porte-parole du Kongra Star, Evin Swed, l’organisation qui coordonne les associations de femmes du Rojava. Elle nous rappelle le principal slogan du Rojava : « Si l’on veut libérer la société, il faut commencer par libérer les femmes », une phrase d’Abdullah Öcalan. Elle nous raconte que le mouvement a commencé à se former dans la clandestinité sous le régime baasiste en 2005. Une vingtaine de femmes ont alors fondé ce qui est devenu le Kongra Star, une organisation de femmes, indépendante sur le plan politique, économique et social. Cette autonomie des femmes leur donne une très grande influence dans la société, au point d’avoir le droit de veto sur les décisions jugées sexistes.

Cela a pourtant des limites. Ainsi, le Kongra Star a voulu faire passer une loi contre la polygamie qui a provoqué de nombreuses réactions car « il est écrit dans le Coran qu’un homme peut avoir plusieurs femmes ». Les familles kurdes restent souvent très traditionnelles, les tâches y sont alors genrées à l’extrême. Difficile, pour les femmes, de sortir de leurs cuisines et des tâches ménagères dans de nombreuses familles. Et il est tout aussi difficile d’imaginer des rapports intimes hommes-femmes hors mariage. Les questions LGBT restent taboues dans de larges parts de la population et en poser peut facilement déclencher une vive hostilité. Il n’empêche que ces questions sont pensées par les partis les plus avant-gardistes du mouvement révolutionnaire du Rojava. Par exemple, les YPJ ont accepté des personnes transgenres dans leurs rangs, ou encore ont mené des stages de formation pour sensibiliser les hommes et les femmes au travail genré. Récemment une femme est devenue conductrice de bulldozer, métier traditionnellement réservé aux hommes.

L’économie est également en train de se transformer progressivement. Le Rojava était soumis à une politique d’arabisation forcée avec confiscation des terres par des colons arabes. Ces terres ont été municipalisées, mise sous contrôle des communes et, dans certains cas, redistribuées aux anciens propriétaires. Le reste du Rojava est dominé par la petite propriété, les villes sont remplies de petits ateliers et de petits commerces. L’auto-administration du Rojava encourage fortement la création de coopératives dans lesquelles les moyens sont mutualisés et partagés à parts égales entre les travailleurs et travailleuses. Les gestionnaires sont élus pour deux ans avec une limitation à deux mandats.

La crainte d’une invasion

La guerre civile en Syrie et la lutte contre Daech n’ont pas épargné le Rojava. On ne compte plus les milliers de martyrs morts pour la révolution. Au début limité à trois enclaves territoriales encerclées par des milices djihadistes, le Rojava s’est fondu dans une entité plus vaste : la Fédération démocratique de la Syrie du Nord et de l’Est. Elle occupe un territoire correspondant au tiers de la Syrie et s’étendant bien au-delà des territoires à majorité kurde. Ce territoire possède plus de 80% des réserves pétrolières syriennes. Il est aussi le grenier à blé du pays avec 40% de la production agricole avant-guerre, dont 60% de la production céréalière. Ces ressources attirent les appétits prédateurs des dictatures alentour. À commencer par la Turquie, l’Iran, ou encore le régime syrien d’Assad.

À l’intérieur de la Syrie, les milices islamistes et djihadistes se sont acharnées sur le Rojava : la célèbre ville de Kobané a été détruite à 80% par les combats, le quartier kurde de Sheikh Maqsoud à Alep a subi des dégâts équivalents de la part de milices salafistes financées par l’État turc. On ne compte plus les villages kurdes désertés à cause des mines laissées par les djihadistes de Daech. Reshan Shakr, un coordinateur pour le déminage, nous explique qu’il est extrêmement compliqué de faire son travail, car l’auto-administration n’a pas assez de moyens. Les mines feront des morts pendant encore des générations. La région est étranglée de l’extérieur, car elle est soumise à divers embargos par ses voisins qui voient d’un mauvais œil cette révolution d’inspiration socialiste rappelant à bien des égards la Commune de Paris.

Plus grave encore, en janvier 2018, la Turquie a envahi le canton d’Afrin et chassé brutalement ses habitants d’origine kurde pour les remplacer par des familles arabes islamistes venant principalement de la banlieue de Damas, de la banlieue nord de Homs ou encore d’Idlib. La région a été soumise à un pillage systématique par la Turquie et ses milices. Gulistan Sîdo, afrinoise et professeure de français, membre du comité des relations extérieures de son université, nous confie qu’elle a tout perdu lors de l’invasion turque : « Les djihadistes m’ont tout pris et ont brûlé tous mes livres, j’avais beaucoup de livres en français ». Des journalistes ont enquêté sur l’affaire, comme Jérémie André pour Le Point. Ils ont montré que le pillage avait été financé à hauteur de dizaines de millions d’euros par les consommateurs européens via l’Espagne.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan ne cache pas ses ambitions à propos du Rojava, qu’il cherche à tout prix à envahir. Bachar El Assad déclare à son tour que les FDS devront déposer les armes ou affronter son armée. Pour survivre, le Rojava a dû tisser un réseau d’alliances complexe, fait de compromis et de rebondissements, à l’extérieur comme à l’intérieur de la Syrie. Les Forces démocratiques syriennes se sont alliées à de nombreuses tribus arabes, dont la plus connue est celle des Shammar, qui ne partagent pas toujours les mêmes espoirs démocratiques. La plupart d’entre elles étaient d’ailleurs alliées à Daech avant de retourner leur veste dès que les combats ont tourné au désavantage des djihadistes. Ces tribus sont pourtant un allié important dans les zones à majorité arabe, et permettent de stabiliser ces zones post-Daech.

Quelle mobilisation pour le Rojava ?

Pour éviter une invasion du territoire et l’aider dans la lutte contre Daech, les autorités du Rojava se sont alliées à la coalition dirigée par les États-Unis contre Daech à partir de la bataille de Kobané, premier coup d’arrêt en 2014 à l’organisation djihadiste. Cette collaboration n’est pas de tout repos. À ses débuts, les États-Unis refusaient de livrer du matériel de déminage, afin de ménager leur allié turc. Brett McGurk, alors envoyé spécial de la coalition, avait constaté que les forces du Rojava en étaient réduites à faire usage de troupeaux de moutons pour déminer.

Mais, bien vite, la réalité rattrapa les autorités américaines : la Turquie n’était pas un allié fiable contre Daech. Au contraire même, elle avait directement aidé cette organisation à tenter d’exterminer les Kurdes. L’État turc, aveuglé par sa haine des Kurdes fit là un pas de trop. La coalition internationale décida d’armer beaucoup plus massivement les FDS pour en finir avec Daech en Syrie, faute d’autre partenaire fiable pour accomplir la tâche. Cette alliance tactique est très fragile, comme l’ont montré les velléités de Trump de retirer les troupes américaines de la Syrie, malgré l’opposition de son administration et de ses alliés internationaux, à commencer par la France. Ce retrait pourrait ouvrir la voie à une invasion du Rojava par la Turquie et le régime syrien.

Dans l’espoir de faire son grand retour au Moyen-Orient, l’État français a largement soutenu militairement le Rojava. Des négociations sont en cours pour que la France reconnaisse le Rojava et le faire ainsi rentrer officiellement dans l’arène internationale. Une reconnaissance assurerait une assise plus stable, mais surtout limiterait les menaces qui pèsent sur le Rojava. Un facteur sera décisif pour aboutir à ce résultat : la mobilisation de l’opinion publique en France. Hélas, le Rojava, ou Fédération démocratique de la Syrie du Nord et de l’Est, demeure trop méconnu pour déclencher une mobilisation massive. L’engagement de la France pourrait décider de l’avenir du Rojava, comme autrefois il a poussé François Hollande dans un soutien décisif, entraînant dans son sillage les Américains pendant la bataille de Kobané. Le sursaut aura-t-il lieu avant qu’il ne soit trop tard ?

Raphaël Lebrujah

Nous avons besoin de justice, de démocratie et de paix.

Parce que nous sommes les héritiers de Jaurès, ne nous laissons pas entraîner dans la rhétorique guerrière facile des nations, qui oublient les peuples qui luttent tous contre l’oppression, la justice et la paix.

Le 10 octobre, un attentat, dont un rapport de l’Union européenne attribue la responsabilité à l’AKP (le parti d’Erdoğan) tuait lors d’un rassemblement pacifique de la gauche turque 103 personnes. A l’aune de ce triste souvenir, et devant la menace de l’aventure militaire, voici le communiqué que les principales forces syndicales du pays ont écrit le 14 octobre 2019

Nous, travailleurs, fonctionnaires publics, ingénieurs, architectes, urbanistes et médecins du pays, sommes conscients du danger.

Ceux qui dirigent la Turquie ont fait payer à notre pays et à notre région d’énormes prix en prenant part à la guerre en Syrie, car ils ont négligé tous les avertissements. De plus, les autorités ont qualifié de « traîtres » les gens qui les ont avertis pendant des années.

Clic sur l’image pour en savoir plus sur l’attentat d’Ankara

Le massacre qui a eu lieu il y a quatre ans, le 10 octobre 2015, lors de la Réunion Travail-Paix-Démocratie à Ankara, au cours duquel nous avons perdu 103 personnes, n’est qu’un des prix payés. Nous sommes maintenant confrontés au danger de garder la « tutelle » de milliers de membres de l’Etat Islamique venant de tous les coins du monde alors qu’aucun pays, dont ils sont citoyens, ne les reprendrait. L’État islamique s’est formé à la suite de politiques de guerre au Moyen-Orient et a commis des massacres qui ont causé la mort de centaines de personnes en Turquie.

La question brûlante est  : A qui cela servira de s’embarquer dans une telle opération militaire, avec la permission des forces impérialistes et avec les armes qu’ils ont vendues, et continueront à vendre, dans une terre étrangère qui est devenue le champ de bataille des forces impérialistes en faisant des promesses dangereuses qui menacent notre avenir à tous.

Il est de notre devoir d’en prendre note et de l’écrire dans l’histoire, comme une responsabilité envers notre pays, les amis de ce pays et nos adhérents  : Pour ceux d’entre nous qui voient qu’une telle aventure militaire ne résoudra aucun problème, et approfondira plutôt les principaux problèmes de notre pays, ce n’est pas le moment de rester aveuglément silencieux.

Les principaux problèmes de notre pays sont le nombre record de chômeurs, l’augmentation effroyable des prix et l’appauvrissement de millions de personnes.

Le principal problème de notre pays est la destruction de la démocratie et de la justice.

Le principal problème de notre pays est la discrimination, la polarisation, les politiques aliénantes contre l’espoir de vivre ensemble, dans la paix et la fraternité.

Ce nouvel engagement aventureux en Syrie approfondira ces principaux problèmes plutôt que de les résoudre,  comme cela a été le cas d’autres aventures de ce genre dans le passé.

Nous, en tant que DİSK-KESK-TMMOB et TTB promettons une fois de plus à tous les bien-aimés que nous avons perdus,  à l’occasion de l’anniversaire du massacre d’Ankara du 10 octobre au cours duquel nous avons perdu 103 amis : Nous allons nous consacrer à une Turquie régie par le travail, la paix et la démocratie

DİSK – Confédération des syndicats progressistes de Turquie
KESK – Confédération des Syndicats de la Fonction Publique
TMMOB – Union des Chambres des Ingénieurs et Architectes Turcs
TTB -Association médicale turque