Des morts abandonnés dans la rue !

 

Un constat catastrophique de l’Equateur, où le régime inféodé au FMI abandonne sa population à la précarité. Un témoignage d’Ester Cuenca Santana, parlementaire de Revolución Ciudadana (Révolution citoyenne) de l’ex-président Rafaël Correa.

Après plus de deux mois, la situation en Équateur à la suite de la pandémie du virus Covid-19 est malheureusement catastrophique. Au début d’avril 2020, les images, vidéos et photographies de la ville de Guayaquil, la plus peuplée de l’Équateur, près de trois millions d’habitants, diffusées par les télévisions et les médias internationaux du monde entier, ont été beaucoup plus éloquentes que n’importe quel mot.

Les corps des personnes décédées, abandonnés pendant des jours, dans les rues, sur les bancs, sous les porches, enveloppés de draps ou de serviettes en plastique, pour donner un minimum de dignité sont des images qui ne seront pas faciles à oublier et qui resteront comme une honte indélébile pour les responsables. Le choix des membres de la famille de déplacer leurs défunts hors de leurs maisons n’était certainement pas dû à un manque total de respect pour leurs proches. Mais, comme vous pouvez le comprendre, attendre 4-5 jours avec un corps à la maison, sous une température d’environ 30 degrés et un taux d’humidité élevé, c’est devenu un problème de santé publique. Les parents ont été contraints à un choix cruel : entre l’abandon dans la rue du corps de leurs proches, normalement les plus âgés, et la sauvegarde de la vie des plus jeunes, surtout les enfants.

Selon le Financial Times , du 1 mars au 15 avril 2020, dans la seule province du Guayas, les morts seraient environ 10.200 de plus que la moyenne de la même période dans les années précédentes, tandis que le nombre de morts liés au Covid-19, communiqués par le gouvernement pour la même période, pour la province de Guayas, était de seulement 245.

En outre, le procureur enquête sur 131 corps (mais il pourrait y en avoir beaucoup plus) en état de décomposition avancé, dont on ne connaît pas l’identité, retrouvés dans des morgues provisoires dans trois hôpitaux du Guayas, afin de retrouver l’identité des personnes décédées et de pouvoir remettre les restes à leurs familles qui ne peuvent les pleurer depuis des semaines.

L’improvisation, l’impréparation ou le choix cynique avec lequel les autorités compétentes ont affronté la situation, certains d’une couverture médiatique locale complaisante, sont si évidents que le président de la République équatorienne lui-même, Lenin Moreno , sous la forte pression des images internationales, a dû démentir deux fois les chiffres invraisemblables des contaminés et des décédés que son propre gouvernement avait diffusés. On ne sait si c’est par incompétence ou choix politique délibéré, pour ne pas porter un nouveau coup à la crédibilité et à la popularité d’un président et d’un gouvernement qui est actuellement largement sous le seuil des 8%.

La manière désinvolte de gérer la crise est devenue encore plus inquiétante au fil des jours. Les chiffres officiels du gouvernement, au 2 mai 2020, sont de 27.464 personnes contaminées et 1.371 morts. Même dans ce cas, les chiffres sont largement sous-estimés, voire sans doute faussés, même si l’on considère que, depuis le premier cas de Covid-19 confirmé, le 29 février 2020 – soit plus de deux mois -, seuls 73.929 tests Covid-19 ont été effectués. C’est vraiment peu par rapport à la population (environ 17 millions); à titre de comparaison, l’Italie effectue actuellement par jour environ 50.000 tests et l’Allemagne près de 100.000.

En outre, le ministre de la santé a déclaré dans une interview qu’il s’attend, pour la fin de juin 2020, à environ 10 millions de personnes contaminées et environ 100.000 morts. Le même nombre de morts que le président des États-Unis a prédit pour une population d’environ 330 millions. Ainsi, selon les estimations du gouvernement, en deux mois environ 9.900.000 personnes devraient être infectées et 98000 perdre la vie ! Mais cela n’a pas empêché le gouvernement, dont le ministre fait partie, de considérer la situation comme en voie d’amélioration et de décider de sortir du confinement et de passer à la phase de distanciation sociale, en rouvrant entre autres des entreprises et des services publics. La contradiction est si évidente que 204 des 221 communes du pays ont refusé d’accepter la proposition du gouvernement. Au contraire, ils ont décidé de prolonger le confinement d’un mois supplémentaire (appelé feu rouge), comme l’a fait le conseil municipal de la capitale Quito. Cela ne fait qu’accroître les peurs et les insécurités d’une population qui ne sait plus quoi croire.

À cela s’ajoute également la stratégie du gouvernement de culpabiliser la population pour son manque de sens civique, car ils ne respectent souvent pas le couvre-feu imposé de 14 heures à 05 heures et les dispositions régissant les sorties pendant les autres créneaux horaires.

Le fait que près de 30% de la population équatorienne vit dans la pauvreté relative (78 € par mois) ou extrême (44 € par mois) et survit grâce à des travaux quotidiens, informels et occasionnels, implique que, sans une aide socio-économique concrète de l’Etat, jusqu’à maintenant rare et inexistante, les gens sont contraints à un choix douloureux : sortir avec le risque de s’infecter eux-mêmes et leurs familles, ou rester à la maison sans pouvoir soutenir leur famille.

Enfin, pour faire face à la crise économique qui suit malheureusement la crise sanitaire, le gouvernement équatorien a proposé une loi économique urgente en nette contre-tendance avec presque tous les pays du monde. En effet, en pleine crise sanitaire, sociale et économique, des milliers de licenciements ont eu lieu dans le secteur public, auxquels il faut ajouter ceux du secteur privé, et qui devraient faire monter d’environ 8 % la population dans une pauvreté extrême ou relative. La loi prévoit en outre, entre autres points, que le poids le plus important (65 %) pour soutenir les finances publiques proviendra des fonctionnaires et des particuliers, et seulement 35 % sera soutenu par le grand capital, les banques et les grandes entreprises. Par exemple, le gouvernement prévoit de retirer environ 900 millions de dollars grâce à la diminution des salaires supérieurs aux 600 dollars mensuels des employés publics et privés, et seulement environ 500 millions de dollars des entreprises, qui ont fait des profits pour plus de million de dollars dans la dernière année fiscale. En outre les banques, qui dans les dernières années ont eu des bénéfices records, ne seront pas touchées par cette proposition.

Il semble que le gouvernement équatorien préfère ne protéger en priorité que les intérêts du grand capital et des grandes richesses du pays. Pour tous les autres, c’est Sauve qui peut !

Esther Cuesta Santana

Parlementaire de l’Équateur

1. “Global coronavirus death toll could be 60% higher than reported”, Financial Times, 26 avril 2020.

2.Communiqué FGE (Fiscalia General del Estado) No. 349-DC-2020, 1er mai 2020.

3.Discours à la Nation. Lenine Moreno, 2 et 16 avril 2020.

4.Twitter du Ministère de la Santé de l’Equateur. 2 avril 2020 : 3163 contaminés, décès 120. 16 avril 2020 : 8225 contaminés, 403 morts.

5.Twitter et Ministère de la Santé de l’Équateur : 2 mai 2020.

6.Teleamazonas. 26 avril 2020.

7.INEC- Instituto Nacional de Estadística y Censos, “Reporte de pobreza y desigualdad-Diciembre 2019”.

8.Prévision du Ministre de l’Inclusion Économique et Sociale, lors de la session No. 665 du 28 avril 2020, au Parlement équatorien.

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