Que pense le Rassemblement national des réformes des retraites ?

La Horde, 5 décembre 2019

C’est l’engagement 52 du programme du Rassemblement national (le même que celui de la candidate Le Pen en 2017) : « fixer l’âge légal de la retraite à 60 ans avec 40 annuités de cotisations pour percevoir une retraite pleine. » On pourrait donc trouver finalement légitime, si l’on met de côté toutes les autres mesures anti-sociales de son programme, que le parti de Marine Le Pen défile aujourd’hui… Et pourtant, quand on revient un peu en arrière sur l’attitude du FN-RN concernant les réformes successives sur la question des retraites et les mouvements de protestation qui les ont accompagnées, difficile de lui apporter le moindre crédit !

Au début des années 1990, si le Front national s’intéresse aux retraités, c’est que les sondages indiquent qu’ils constituent une part non négligeable de son électorat. Ainsi, en 1992 est créé le Cercle National des Retraités et des Pré-retraités, piloté par Claude Runner (cf. Géraud Durand, Enquête au cœur du Front national). L’idée est d’apporter une aide concrète aux retraités, à travers des renseignements pratiques compilés dans un Guide du départ à la retraite. Le Cercle organise également des réunions publiques, dont une, en février 1996, rassemble près de deux mille personnes, et à laquelle participe Jean-Marie Le Pen lui-même, accompagné de Bruno Gollnisch et Alain Dumait, un libéral-conservateur président et fondateur de l’association Contribuables associés qui, quelques années plus tard, fondera un « Comité pour l’entente à droite » visant à privilégier des accords électoraux entre droite et FN.

Lors du mouvement de protestation contre la réforme des retraites en 2003 initiée par François Fillon, Jean-Marie Le Pen s’emporte contre les « gréviculteurs publics qui passent de l’inégalité à la sédition” et déploré que “la France s’enfonce dans l’anarchie », accuse le gouvernement de “reculer devant la pression de la rue, manipulée par la gauche et l’extrême gauche »[1]. Pourtant, si le FN s’oppose à l’augmentation des cotisations et préfère un système à la carte où chacun partirait à la retrait quand il le souhaite, dans le même temps le parti de Jean-Marie Le Pen défend un allongement de la durée hebdomadaire du travail de 35 à 42 heures et le report progressif de la retraite de 60 à 70 ans… Tout en pointant du doigt, sans surprise, les étrangers : « Les immigrés d’aujourd’hui sont les chômeurs de demain et les retraités d’après-demain ; l’immigration, c’est le chômage des étrangers qui s’ajoute à celui des Français, les retraités étrangers qui s’ajoutent aux retraités français » déclare Carl Lang, alors secrétaire général du mouvement. De son côté, Louis Aliot, dans National Hebdo, se désole en voyant des milliers de travailleurs dans les rues : « Il est ahurissant de constater que tous ces syndicats, hier aux ordres de Moscou (…), continuent, sans être combattus, d’empêcher toute réforme vitale pour l’avenir de la nation ». No comment !

Lors du mouvement de 2010 face à la réforme qui prévoyait le relèvement de 60 à 62 ans de l’âge légal de départ à la retraite, Marine Le Pen, qui n’est encore pour quelques mois que vice-présidente du FN, si elle considère la réforme comme « profondément injuste et totalement inefficace », en profite surtout pour casser du sucre sur le dos des syndicats. Ainsi, à Toulouse en octobre, alors qu’elle est en pleine campagne pour la présidence de son parti, elle désigne les syndicats comme « complices du système »  car ils auraient accompagnés l’augmentation du chômage en ne protestant pas contre l’ouverture des frontières, qui aboutit selon elle à la remise en cause de « toute la protection sociale ». Et elle continue :  « ces gens sont là pour canaliser la colère. Ils font mine de défendre les salariés et puis ils acceptent quelques miettes du gouvernement et disent halte au feu, on a obtenu ce qu’on voulait. » Mais dans le même temps, elle s’inquiète des « cohortes de casseurs qui en profitent inévitablement pour effectuer des razzias » alors que « l’Etat a peur et se soumet à des bandes violentes en donnant l’ordre aux forces de police de ne pas répondre ». Toujours le même problème de cohérence pour un parti qui cherche à la fois à se placer du côté des protestataires (sauf s’ils sont organisés) et du côté de l’ordre établi.

Ce cafouillage est renforcé sur la question des retraites, car Jean-Marie Le Pen, en janvier 2012, se déclare favorable à un relèvement de l’âge de la retraite à 65 ans, tandis que sa fille, elle, promet de rétablir le droit à la retraite à taux plein à 60 ans avec 40 annuités, sans pour autant que cela apparaisse noir sur blanc dans le programme officiel de la campagne pour les présidentielles. Par ailleurs, Marine Le Pen défend le passage à la retraite par capitalisation, favorable à celles et ceux qui en auront les moyens, et l’abaissement de l’âge de l’apprentissage à 14 ans, faisant donc travailler les plus précaires plus jeunes encore.

C’est donc tout récemment, et uniquement dans la perspective d’étendre son électorat sur sa gauche, que Marine Le Pen s’intéresse à la question. Il faut attendre la campagne pour l’élection présidentielle de 2017, et la possible influence de « l’aile gauche » du parti incarné par Florian Philippot pour que le FN s’engage, par promesse électorale, à faire voter une loi sur la retraite à 60 ans avec 40 annuités dans les deux premiers mois de son arrivée au pouvoir. Cet effet d’annonce est assez rapidement mis à mal quand elle conditionne cette loi à un « retour à l’emploi » bien vague, et la loi est désormais renvoyée à la fin du quinquennat… Comme tous les promesses de politiciens, celles de Marine Le Pen n’engagent que celles et ceux qui les croient !

[1] Le Monde, 06 juin 2003 []

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