Hôpital : 3 ans d’alertes !

… dans l’hémicycle !

Ci-dessous une vidéo édifiante des multiples interventions, de Caroline Fiat, aide-soignante, élue députée en 2017 et membre du groupe LFI à l’Assemblée Nationale.

Puisque M. Macron veut à tout prix, et en même temps, parler de guerre et de solidarité, il faut préciser qu’il ment.
Non ! Nous ne sommes pas en guerre, car le coronavirus ne nous a fait aucune déclaration de guerre que je sache, ni n’a précisé le moindre élément au motif duquel il nous déclarerait la guerre.
La ficelle est un peu grosse quand même. Le jeune homme croit ainsi qu’il va pouvoir quitter sa panoplie de Pétain pour endosser, comme ça, en un clin d’œil celle de De Gaulle ?
Bon j’en vois d’ici qui trouvent que je pousse le bouchon un peu loin ? 
Pétain était défaitiste à tel point qu’il a plutôt opté pour la collaboration que pour la résistance. Aujourd’hui et depuis plusieurs décennies, le défaitisme s’appelle TINA. Pas Tina Turner (dommage), mais le fameux « There Is No Alternative » de la dame de fer. Et tous les dirigeants politiques libéraux qui se sont succédés dans le Monde et en France depuis les années 80 n’ont eu de cesse que de se plier à cette injonction défaitiste en collaborant sans réserve ni résistance aucune avec la finance et les grands groupes privés pour marchandiser nos vies.
Si vous trouvez encore que j’exagère, je vous livre quelques petites citations que j’avais pris l’habitude de rappeler lorsque j’animais des réunions sur le TAFTA et le CETA :

  • « Quelque chose doit remplacer les gouvernements et le pouvoir privé me semble l’entité adéquate pour le faire. » (David Rockefeller – 1er février 1999)
  • « Le gouvernement n’est pas la solution à nos problèmes, le gouvernement est le problème ! » (R. Reagan –  20 janvier 1981)
  • «  […] qui est la société ? Cela n’existe pas ! Il n’y a que des individus, hommes et femmes et des familles. » (M. Thatcher – septembre 1987)
  • «  Il ne peut y avoir de choix démocratiques contre les traités européens. » (Jean-Claude Juncker – 28 janvier 2015)
  • « Il y a une guerre des classes, c’est un fait, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui la mène et nous sommes en train de la gagner. » (Warren Buffet – 26 novembre 2006)

Cette dernière citation a été le point de départ du livre de François Ruffin, paru en octobre 2008, « La Guerre des classes : pour en finir avec la gauche molle ». Depuis, François Ruffin est devenu député, membre lui-aussi du groupe LFI à l’assemblée, mais la situation a continué de se dégrader, car cette guerre est longue. Et celles et ceux qui auraient pu jouer à plusieurs occasions le rôle des alliés pour combattre ces ennemis du bien commun et de l’intérêt général, ont préféré opter pour le repli de classe, tout en apaisant leur conscience par un vote de « gôche raisonnable ».
Alors oui, nous sommes en guerre, mais pas contre le coronavirus. Une crise comme celle que nous traversons aujourd’hui montre à quel point la guerre déclarée aux services publics, aux plus démunis et aux plus fragiles d’entre nous existe bel et bien et l’ennemi est connu et clairement identifié : Sarkozy, Fillon, Lagarde, Pécresse, Le Maire, Hollande, Valls, El Khomri, Macron (déjà), Macron (encore), Philippe, Castaner, Dussopt, Buzyn, Blanquer, Pénicaud, Juncker, Moscovici, Merckel, Blair…

Certes, cette guerre de classe a commencé bien avant Macron et sa clique, mais celui qui nous parle aujourd’hui de solidarité et de guerre ferait bien de faire profil bas, car comme le rappelle la vidéo des interventions de Caroline Fiat, c’est par le plus grand mépris que ces gens-là ont accueilli jusqu’à présent les signaux d’alerte lancés par des acteurs de terrain qui ont été parfois jusqu’à payer de leurs vies.
Mais attention, le mépris n’est pas un argument en politique, c’est un aveu de faiblesse pour les colosses aux pieds d’argile et c’est donc dès maintenant que nous devons préparer l’après. Dans cette perspective les parlementaires de la France insoumise à l’Assemblée nationale et au Parlement européen ont mis en place une commission d’enquête de suivi du Covid-19.

Dans cette situation, il n’y a plus aucune possibilité de se tromper de camp et à celles et ceux qui regardent avec méfiance et défiance la France Insoumise, je demande juste de bien réfléchir et de ne pas se tromper d’ennemi.

En 2017, Jean-Luc Mélenchon prévoyait « un véritable krach sanitaire » à cause d’une vision de la santé « absolument absurde, mercantile, entrepreneuriale ».
Alors il est temps de se demander de quel côté se trouve réellement l’amateurisme politique qui nous mène droit dans le mur.

Bon confinement les amis, nous ne pouvons pas physiquement circuler librement, mais ça ne concerne pas les idées et on n’en manque pas 😎

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Souris, ne votez pas pour les chats !

Une parabole toujours d’actualité, cadeau de l’équipe de Là-bas si j’y suis. A méditer pour le 15 mars…

En 1944, Thomas Douglas racontait dans un discours la parabole de « Mouseland », le pays des souris. 

Dirigeant politique canadien, Thomas Douglas a été, après la Seconde guerre mondiale, le premier ministre de la Saskatchewan, une province du Canada où il a initié le premier système d’assurance maladie du pays. En 1992, le Nouveau Parti démocratique et la branche canadienne du syndicat United Food and Commercial Workers International Union (UFCW Canada) mettaient en images cette histoire de gros chats et de petites souris.

réalisation : Kevin Durkee et Ted Healy

François Ruffin : pour une dissolution de l’Assemblée Nationale

Allons-y donc pour les motions de censure. On a signé, avec les autres, mais sans illusion : c’est du bidon. De l’agitation, qui demeure dans le ronron des institutions. Nous ferons, à coup sûr, de belles diatribes à la tribune, nous dénoncerons le « passage en force », le « LBD parlementaire », et d’autres formules mieux léchées encore, ironiques et véhémentes. Le Premier ministre donnera la réplique, et la majorité applaudira en cadence, puis se lèvera pour une standing ovation, avant de voter le rejet. Peut-être les médias évoqueront-ils « une ambiance électrique », mais qui y croit encore ? Qui croit encore à ce théâtre sans suspense ? Qui croit encore que la démocratie se passe ici ?

Un seul homme compte : le président.
La République, c’est lui.
La démocratie, c’est lui.
Le reste suit.

Cette réforme des retraites l’illustre, jusqu’à la caricature.
Le prince décide que les pensions des Français doivent passer à « la retraite par points ». Il le fait seul contre des manifestations, à répétition, et plutôt massives. Il le fait seul contre les deux tiers des citoyens, qui s’y disent hostiles dans les sondages. Il le fait seul, contre les syndicats, et même contre le Medef, qui estime que « le calendrier n’est pas tenable ». Il le fait seul contre le Conseil d’Etat, qui dans son avis juge « l’étude d’impact insuffisante », avec des « projection financières lacunaires », et qui conclut : « La situation est d’autant plus regrettable qu’il s’agit d’une réforme inédite depuis 1945 et destinée à transformer pour les décennies à venir une des composantes majeures du contrat social. » Il le fait seul, enfin, contre la gauche, seul contre la droite, imposant à l’Assemblée une « procédure accélérée », puis coupant court aux débats par un 49.3. Tant il est assuré du soutien de sa majorité pléthorique, robots en pilote automatique.

Comme si le moment Gilets jaunes n’avait pas suffi.
Comme s’il n’était pas assez haï.

Il y a deux semaines à peine, devant ses députés, le président de la République prévenait les marcheurs du divorce entre « pays légal » et « pays réel ». C’était un diagnostic assez juste : la majorité dans l’hémicycle n’est plus, et depuis longtemps, une majorité dans la nation. Ses élus sont décriés, leur légitimité s’est amenuisée, voire a disparu. Et malgré cette fragilité, malgré leur faiblesse, ils veulent imposer une réforme de cette ampleur ? C’est un fossé, désormais, qui s’est creusé avec les Français, un gouffre entre « représentants » et « représentés ».
Comment répondre à cette crise ? De symboliques motions ne suffisent pas. Il nous faut exiger, dans l’immédiat, une dissolution de l’Assemblée nationale. Pour que le « pays réel » se dote d’un« pays légal » davantage à son image, que les électeurs se reconnaissent dans leurs élus, même imparfaitement. Sans cette réponse, c’est la démocratie qu’on abîme, qu’on rend détestable, parce qu’on la confond avec son simulacre.

D’urgence, donc, à l’évidence, une dissolution.
Et que dans la foulée, on renouvelle son rôle, qu’on coupe le cordon, la laisse, entre l’Elysée et l’Assemblée.

Juste à côté de l’hémicycle, ses jardins abritent la statue de Montesquieu, l’homme de la séparation des pouvoirs, l’homme qui déclarait : « Lorsque, dans la même personne, la puissance législative est réunie à la puissance exécutrice, il n’y a point de liberté… C’est une expérience éternelle, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser : il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites… ». Cent fois par jour, le philosophe doit se retourner dans sa statue ! Car tel est bien notre régime : une toute-puissance de l’exécutif, qui écrase le législatif. Avec des débats qui, comme le résume le constitutionnaliste Jean-Claude Colliard, se réduisent à un « habillage démocratique ». Emmanuel Macron ne se donne même plus la peine de cet habillage, il est vrai, de ces faux-semblants…

De la colère et du dégoût, les Français éprouvent cela. De la colère envers un Président des riches, qui se soucie de ses amis financiers, de Axa et Blackrock, des mécènes de sa campagne, plus que du taux de pauvreté chez les personnes âgées. Du dégoût envers cette « monarchie absolue renouvelable tous les cinq ans », envers ces institutions qui laissent un homme, un homme seul, décider pour tous et contre tous.
Cette colère, il nous faut la muer en détermination. Ce dégoût, il nous faut le transformer en enthousiasme. Pour qu’en plus de cosigner une motion, la gauche offre une issue politique, progressiste, à cette impasse. Pour battre Emmanuel Macron, pour le débarquer de l’Elysée.

Toutes nos forces, toute notre volonté, doivent désormais être unies, concentrées, dans ce seul but : vaincre Macron dans la rue et dans les urnes.

CONCILIER PATRIMOINE, RELOCALISATION ÉCONOMIQUE ET TRANSITION ÉCOLOGIQUE, C’EST POSSIBLE

L’article
sur le site original

ParDorian Bianco -12 décembre 2019

La révision de la loi Elan en 2018 a retiré le rôle opposable de l’Architecte des Bâtiments de France (ABF) pour les projets d’urbanisme situés aux abords d’un monument historique. Ce retour en arrière face aux politiques de préservation initiées par Malraux (1963) permettrait théoriquement de détruire certains secteurs des centres-villes historiques sous couvert d’insalubrité, comme le quartier du Panier à Marseille et Saint-Leu à Amiens où habitent encore des classes populaires n’ayant souvent pas les moyens de maîtriser eux-mêmes la rénovation de l’habitat ancien. Or, la mise en valeur du patrimoine français et de ses méthodes constructives, entendus comme une relation dynamique entre l’environnement bâti et les paysages culturels dans lesquels ils s’insèrent, pourrait à l’inverse accompagner la transition énergétique du logement par une politique économique nationale de soutien aux industries locales et traditionnelles.

La cathédrale Notre-Dame d’Amiens (Somme) vue depuis le parc Saint-Pierre en automne
© Dorian Bianco

L’urgence climatique actuelle crée les conditions inédites d’une conversion écologique à grande échelle, et pousse les acteurs politiques, administratifs et scientifiques à mettre au point un modèle ambitieux de transition pour réduire la consommation d’énergie, mieux isoler les logements ou encore empêcher l’étalement urbain mitant les espaces ruraux et agricoles. Or l’intégrité paysagère et architecturale du patrimoine bâti est parfois considérée arbitrairement comme un obstacle à cette conversion.

A Paris, les projets de végétalisation du parvis de l’hôtel de ville ou l’arrière de l’Opéra Garnier risqueraient de nuire au dégagement des monuments historiques. Peu ambitieux écologiquement, ces programmes n’envisagent même pas d’accord avec l’histoire du paysage parisien (aménager des coulées vertes, planter d’arbres en cœur d’îlot ainsi que sur les boulevards, couvrir les pignons aveugles de vigne vierge ou de lierre plutôt que de gâcher une perspective historique, etc). De manière récurrente, la soi-disant transition écologique des villes nous garantit souvent la défiguration de leur physionomie historique, et les programmes d’habitat écologique présentés dans la presse spécialisée semblent parfois indifférents à leur environnement bâti historique.

LA LOI ELAN, SPÉCULATION IMMOBILIÈRE CONTRE PRÉSERVATION DES PAYSAGES ?

Les évolutions politiques et juridiques récentes mettent en lumière l’ambiguïté et l’incohérence de cette opposition arbitraire entre la conservation du patrimoine et les discours qui justifient de manière contestable la transition écologique ainsi que l’urgence du logement. La loi Elan(2018), sous couvert de transition sociale et environnementale, autorise la réhabilitation ou la destruction de l’habitat insalubre aux abords d’un monument historique dans les zones protégées en retirant le rôle opposable des architectes des Bâtiments de France (ABF). Ils seront désormais simplement consultés pour donner un avis. Leur rôle opposable leur est également retiré pour l’installation d’antennes-relais qui pourrait potentiellement dégrader un paysage. Ces deux dispositions créent l’article L-632-2-1 du Code du patrimoine dans le chapitre qui est consacré aux opérations d’urbanisme situées à l’intérieur du périmètre des « sites patrimoniaux remarquables ». L’ensemble de la loi Elan, validée par le Conseil constitutionnel le 15 novembre 2018, contribue à une conception régressive du patrimoine français. A l’inverse d’une vision large et globale qui inclut tout autant les bâtiments monumentaux que l’habitat ancien articulé à une échelle paysagère, la nouvelle loi risque d’impliquer la déconsidération du bâti modeste et populaire au profit d’une vision classique et hiérarchique qui ne se concentrerait que sur un patrimoine monumental.

La loi Elan, fustigeant la lenteur administrative de la législation précédente, vise avant tout la construction rapide et à faible coût des logements (« Construire plus, mieux et moins cher »), reléguant au second plan l’intégrité architecturale, paysagère et culturelle des zones soumises à ces opérations d’urbanisme. Ses autres dispositions sont également inquiétantes, comme la suppression du concours d’architecte pour les logements sociaux au profit de la conception-réalisation. Elle témoigne à la fois d’une dérégulation de l’urbanisme français et d’un transfert de la décision des professionnels (architectes, historiens et autres spécialistes) aux seuls administrateurs (gouvernance territoriale, opérateur économique) qui ne disposent pas forcément des connaissances historiques pour appréhender la subtilité d’un environnement bâti (matériaux et formes employés dans le vernaculaire urbain, paysage industriel, patrimoine de la Reconstruction, etc).

Derrière l’esprit modernisateur affiché par la loi Elan, son objectif n’a en fait rien à voir avec la planification fordo-keynésienne de l’urbanisme d’après-guerre qui avait le but de garantir un logement à tous, mais bien de servir les intérêts des acteurs privés de l’immobilier. La construction de logements neufs est plus lucrative pour les promoteurs immobiliers que la rénovation du bâti ancien. Surtout, elle ne facilite en rien une transition écologique réelle et risque à l’inverse d’accélérer la construction en masse d’un habitat de mauvaise qualité, fortement producteur en émissions de CO2. Les matériaux comme le béton, importés de l’étranger à cause de l’internationalisation des chaînes de production, sont peu durables puisqu’une rénovation, voire une destruction, s’envisage parfois au bout de vingt ou trente ans. Aucun cadre contraignant n’empêche par ailleurs l’usage de méthodes constructives polluantes comme les modules de béton, dont le résultat esthétique, en l’absence du rôle opposable de l’ABF, risquera de mal s’intégrer au bâti ancien ou aux paysages périphériques et semi-ruraux.

Spectacle de désolation urbaine dans le quartier Saint-Leu d’Amiens (Somme) où des bâtiments à l’abandon, voire en ruine, cèdent progressivement la place à des reconstructions. © Dorian BIANCO

Cette loi accompagne ainsi une fragilisation déjà entamée du patrimoine français. Elle permettra, par exemple, de passer outre la valeur historique, architecturale et socio-culturelle d’un quartier d’origine médiévale comme Saint-Leu à Amiens. Dans cette zone en voie de bruxellisation, plusieurs maisons anciennes à l’instar des fameuses amiénoises issues de la révolution industrielle y sont actuellement détruites sous couvert de lutte contre l’habitat insalubre. Même si les programmes reconstructeurs reproduisent les formes du bâti ancien, celui-ci disparaît au lieu d’être rénové car la population traditionnelle de ce quartier dispose de faibles revenus qui ne lui permet pas de lutter contre la gentrification opérée au profit de l’installation de jeunes diplômés. Cette menace sur le patrimoine national semble émouvoir peu de monde tant qu’elle concerne des villes et des paysages méconnus du grand public (personne n’oserait imaginer la destruction d’une partie du quartier latin ou du Marais en 2019 si ceux-ci étaient encore insalubres). Comment concilier alors la protection du patrimoine et des paysages, l’habitat social et l’urgence de la transition écologique ?

CONSERVER LE PATRIMOINE DANS LE CADRE DE LA TRANSITION ÉCOLOGIQUE

A l’inverse d’une opinion courante sur la question, la préservation du patrimoine ne rentre pas nécessairement en contradiction avec la transition écologique dans le domaine de la construction, aujourd’hui responsable d’une part très importante des émissions de CO2 dans l’atmosphère. A l’inverse, la transition écologique pourrait constituer l’occasion de renouer avec des méthodes constructives vernaculaires ou traditionnelles dont les matériaux sont durables. De nombreux travaux universitaires vont d’ailleurs dans ce sens. La connaissance de ces techniques, puisqu’elle dépend de la préservation et de l’étude du bâti agricole, domestique et industriel d’un espace local souvent associé, en France, aux régions naturelles, nécessite l’intervention de professions spécialisées (architecte des Bâtiments de France, historien de l’architecture, archéologue du bâti ou encore géographe et ingénieur en plus de l’architecte DPLG).

Prenons l’exemple des régions naturelles de la Normandie. Dans le Pays de Caux (Seine-Maritime), le bâti vernaculaire utilise des ressources locales comme la brique issue des sols argileux à proximité et le silex extrait de la craie. Sur la rive gauche de la Seine, dans le Marais Vernier (Eure), les chaumières sont très fréquemment construites en pan de bois, dont le hourdage (le remplissage des murs) utilise le torchis, un matériau qui constitue un béton naturel mêlant l’eau, l’argile, la paille et le foin. Résistant mal à l’humidité, la brique peut s’y substituer grâce à son extrême durabilité et à ses qualités d’isolation, comme dans l’habitat industriel en rangs de maison présent dans les villes proches de Rouen, Amiens ou encore Fécamp. L’ensemble de ces méthodes constructives constituent des procédés davantage respectueux de l’environnement puisqu’ils comportent une empreinte écologique faible : les matériaux sont généralement extraits à proximité (moins de transport en véhicule) et leur transformation manufacturière rejette moins de CO2 que le béton et le ciment, surtout avec des matériaux très peu transformés comme le bois.

De concert avec cet emprunt aux méthodes constructives traditionnelles, un plan ‹‹ Marshall ›› de rénovation thermique permettrait de gaspiller moins d’énergie, comme la stratégie d’isolation ‹‹ invisible ›› ne modifiant pas l’aspect esthétique des façades (laine de verre sur les plafonds, isolants intérieurs). Associé à l’adoption d’un urbanisme valorisant l’habitat collectif ou semi-collectif contre le pavillon individuel provoquant l’étalement urbain, ces trois éléments forment un nouveau modèle dont les architectures vernaculaires pourraient constituer une source d’inspiration pour concilier la transition écologique avec la préservation du patrimoine bâti et des paysages culturels. Afin de ne pas épuiser les ressources limitées des sols, ces projets ne concerneraient que des programmes nécessaires comme le logement social ou des halles de marché (dans un contexte de relocalisation agricole) et non la construction d’infrastructures sans utilité sociale directe (centre commercial ou culturel). Mais cela suppose un double effort : d’une part se contenter de produire et de consommer que ce dont nous avons réellement besoin, et d’autre part considérer le bien-être collectif au-delà de son confort individuel (la sobriété énergétique contre l’individualisme flambeur). La Reconstruction d’après-guerre constitue à cet égard un modèle intéressant puisqu’elle fut motivée par l’idée d’un effort national matérialisé par une architecture du compromis et de la nécessité où la simplicité se voulait l’image de la décence face à l’ampleur du sinistre.

Un autre effort consiste à ne plus discriminer, tant sur le plan économique que culturel, les territoires et à opposer à la stigmatisation spatiale le rempart d’une politique égalitaire d’aménagement supervisée par l’État. Une habitude regrettable, encore répandue en France, consiste à ne s’intéresser qu’aux centre-ville anciens et aux zones naturelles protégées en délaissant les espaces intermédiaires et périphériques où vivent de nombreuses classes populaires. Considérer l’intégrité paysagère de la France dans son ensemble et dans ses réalités bâties contemporaines permet d’éviter l’écueil selon lequel il y aurait un modèle de la belle ville (Paris ou Carcassonne) contre les villes « repoussantes » (Le Havre ou Dunkerque) et des beaux paysages (Luberon ou Cornouaille) contre des pays laids (Beauce ou Westhoek). Pour reprendre le concept bourdieusien de racisme de l’intelligence, on peut questionner l’existence d’un racisme socio-spatial, souvent associé à ce jugement esthétique, envers les habitants des banlieues populaires, du périurbain et des villes en crise industrielle. Or l’urbanisme ne peut pas être fondé sur de tels jugements péremptoires et subjectifs qui impliquent de valoriser les territoires à préserver en priorité tout en dénonçant les « retardataires » ou les « inaptes ».

Paysage urbain et portuaire de Fécamp (Seine-Maritime), dont la dynamique historique associe l’architecture monumentale (ici, l’église Saint-Etienne) aux logements et aux industries. © Dorian Bianco

Ces opérations architecturales durables et modestes, à destination de tous les territoires, pourraient concerner des programmes de logements sociaux dans les villes petites et moyennes ainsi que dans les communes rurales, tandis qu’elles relanceraient l’activité économique dans les secteurs locaux de type manufacturier ou artisanal. Enfin, ces projets renforceraient l’homogénéité et la spécificité de chaque paysage urbain ou rural, à l’inverse de la défiguration provoquée par les pavillons épars en béton qui s’intercalent souvent entre un bocage et un bourg ancien comme dans le pays de Bray ou le Lieuvin. Par exemple, pour poursuivre nos exemples normands, on pourrait remplacer les futurs pavillons dans les espaces rurbains par des programmes de logements sociaux en habitat semi-collectif (plan de maisons denses et mitoyennes, artificialisant une étendue plus restreinte des sols sans rompre avec la faible hauteur du bâti ancien).

Ils utiliseraient des briques fabriquées localement, avec un bardage en bois peint dans des couleurs normandes et des toitures de chaume ou d’ardoise des Ardennes ou d’Angers. Bien entendu, des projets récents approchent ce modèle. La reconstruction de la « maison médiévale » devenue la mairie de Saint-Sulpice-de-Grimbouville (Eure) a associé les métiers du patrimoine et de la conservation aux architectes pour réaliser un bâtiment dans la tradition des techniques en pan de bois et en couverture de chaume, avec un résultat remarqué pour sa qualité architecturale. Malheureusement, ces réussites sont trop peu nombreuses face aux opérations immobilières courantes. La restauration des paysages traditionnels, dont aujourd’hui seuls les corps de métier comme l’ABF ont une connaissance approfondie, serait la manifestation d’une transition écologique de l’urbanisme appliquée au logement des classes populaires. Surtout, elle inciterait des milieux très différents de l’architecture (historiens, conservateurs, architectes DPLG) à se rapprocher ou à interagir sur des projets contemporains.

PASSER D’UN URBANISME NÉOLIBÉRAL DE PRESTIGE À DES OPÉRATIONS MODESTES ET DURABLES

Pour comprendre l’intérêt de ce modèle et le mettre en place, il est nécessaire de décorréler l’objectif de progrès matériel (que doit viser une transition énergétique post-néolibérale) de l’impératif préalable de la croissance avec les débouchés consuméristes qu’elle génère (seul argument pertinent à conserver de la critique anti-moderne des années 1960 et 1970). Une telle initiative est impossible à mettre en place sans une politique économique de l’État qui soutiendrait les industries locales contre le faible coût des matériaux étrangers et un arsenal juridique de protection patrimoniale et paysagère. En premier lieu, il convient de subordonner ces objectifs socio-économiques à un système de planification étatique dans des proportions au moins équivalentes à la reconstruction d’après-guerre supportée par le Plan Marshall. Par voie de conséquence, les exigences ordo-libérales de réduction du déficit et de remboursement de la dette devraient être abandonnées, car une telle politique nécessite d’augmenter les dépenses publiques et territoriales. En second lieu, il serait nécessaire de revenir dans l’urgence sur la loi Elan. Se situant dans la lignée des lois votées sous la présidence Giscard d’aide à la pierre, elle facilite à nouveau l’accès à la propriété individuelle qui a déjà provoqué le mitage des zones rurales et la marginalisation des architectures vernaculaires dans le paysage, dont on retrouve des échos dans l’expression polémique et arbitraire de « France moche« .

Néanmoins, cette attaque contre les paysages français ne doit pas cacher les effets négatifs des politiques de conservation telles qu’elles sont pratiquées depuis près d’une cinquantaine d’années. Elles posent en effet de nombreux problèmes sociaux : muséification des centre-ville, augmentation des prix du foncier à cause des opérations de réhabilitation et gentrification des quartiers populaires comportant un bâti ancien de qualité. Dans les Métropoles barbares, Guillaume Faburel montre à juste titre que la patrimonialisation est un facteur de métropolisation, et par conséquent, de disparités croissantes dans le tissu socio-urbain. Ce paradoxe révèle la contradiction entre un discours de valorisation patrimoniale, utilisée comme un élément de communication tributaire de la logique du « marketing territorial » qui « événementialise » la ville, et le mauvais état de certains monuments historiques lié aux coupes budgétaires sur le patrimoine.

VERS UNE CONCEPTION SOCIALE DU PATRIMOINE ?

Plutôt que de figer le patrimoine dans le souvenir nostalgique des villes pré-industrielles, il faut au contraire le considérer dans sa relation les paysages dynamiques et évolutifs de l’industrie. A rebours des conceptions du Front national, une conception sociale et moderne du patrimoine permettrait d’articuler les exigences d’un habitat collectif pour tous avec la transition écologique. En d’autres termes, le patrimoine, c’est l’intérêt général, et sa préservation est l’expression d’une œuvre collective, qui s’oppose aux projets servant les intérêts d’une métropole désirant capter l’investissement dans les nouvelles technologies au dépend des territoires qui l’entourent (Eurallile, Mucem à Marseille, Grand Paris…). Cet intérêt général passe par la restauration de certains corps de l’État. Les architectes des Bâtiments de France sont des fonctionnaires au service de l’État français depuis 1946 et garantissent à ce titre la préservation du patrimoine national en tant que prérogative d’intérêt général (ils ont été fusionnés au corps des Architectes et Urbanistes d’État en 1993).

A cet égard, la dénonciation postmoderne de l’État, taxé de technocratisme et de planification autoritaire, confond la confiscation des décisions politiques par la gouvernance territoriale avec la nécessité d’avoir des institutions étatiques d’intérêt général, notamment en matière d’urbanisme et de patrimoine. La critique très confuse du pouvoir antidémocratique des experts contre les gens ne permet pas d’établir une distinction essentielle entre l’architecte dont il faut restaurer le pouvoir et le gestionnaire qui applique aujourd’hui le New Public Management dans les politiques urbaines (la Reconstruction d’après-guerre fournit l’exemple d’une opération d’urbanisme où la planification urbaine met en valeur l’intérêt général et le rôle de l’architecte). En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’une loi favorise le pouvoir des ingénieurs ou celui des promoteurs immobiliers que toute loi ou toute institution de l’État sera forcément instrumentalisée par des intérêts particuliers, alors que les architectes des Bâtiments français défendent justement la préservation du patrimoine au nom de l’intérêt général selon une conception analogue à la fonction publique hospitalière ou territoriale.

On pourrait même étendre la notion, développée par Pierre Bourdieu, de « main gauche de l’État » à la protection du patrimoine contre la spéculation immobilière, même s’il faut admettre qu’il s’agit d’un enjeu affectant souvent les catégories sociales disposant d’un capital culturel élevé et qu’il n’apparaît pas essentiel pour de nombreuses personnes. De la même façon, l’intérêt pour le paysage, notion d’origine artistique, demeure souvent réservé aux classes moyennes supérieures. Pour éviter cet écueil, la préservation du patrimoine et du paysage pourraient à l’inverse s’articuler autour d’objectifs anti-spéculatifs et écologiques.

Pour parvenir à mettre en place ce changement de paradigme, il risque d’être vain de recourir au « droit à la ville » pour appuyer de possibles luttes locales contre les futurs plans d’aménagement qui ne respecteraient ni le bâti ancien, ni la composante sociologique d’un quartier, car c’est à l’échelle nationale que réside la possibilité de réconcilier le patrimoine avec un double objectif social et écologique : par la suppression du nouvel arsenal juridique de la loi Elan et par l’instauration au niveau de l’État d’une politique économique de relance et de soutien aux industries locales, visant à réemployer des matériaux durables selon des procédés respectueux d’un environnement tout autant physique, géologique, climatique qu’artistique et culturel. Les combats associatifs à l’échelle locale n’ont eu historiquement aucun impact puisque les dynamiques urbaines négatives (gentrification, spéculation immobilière, artificialisation des sols) n’ont cessé de s’aggraver depuis plus de quarante ans. C’est donc à l’État d’en prendre le relais.

La France, célèbre dans le monde entier pour son patrimoine diversifié, risque de voir ses villes et ses paysages défigurés à cause de préjugés sur une transition écologique superficielle ou de malheureuses opérations d’urbanisme ignorantes du paysage. Et ce qui concerne le bâti s’applique aussi à l’environnement : le réchauffement climatique le modifie déjà en asséchant les sols dans certains régions d’openfield et en remplaçant le hêtre par le chêne vert aux zones de contact avec les environnements méditerranéens. La baisse récente du budget de l’Office national des Forêts (ONF), chargé d’étudier et de conserver une part importante du patrimoine botanique français, ne peut qu’aggraver cette situation au moment où une politique écologique est plus que jamais nécessaire pour adapter les forêts au réchauffement climatique. Contre cette perspective, des initiatives sont élaborées pour adapter les paysages français à la transition vers une économie décarbonée, comme les scénarios proposés par le collectif Paysages de l’après-pétrole (PAP) pour la Thiérache, l’Île-de-France et la Beauce, consultables dans l’ouvrage Ruralités post-carbone. En opposition aux conceptions réactionnaires qui souhaiteraient figer l’esthétique des paysages dans une forme historique pré-industrielle, la sortie du productivisme agricole et forestier conduirait nécessairement à les faire évoluer de concert avec la relocalisation industrielle selon un aspect qui empruntera tout autant au passé qu’aux innovations présentes et futures (reboisements d’arbres feuillus, aménagement de nouveaux marais maraîchers ou réimplantation du bocage selon les régions, construction de halles de marché en centre-ville, réouverture d’industries locales et réhabilitation des centres commerciaux périphériques pour de nouveaux usages…).

Cependant, ne mener ces actions qu’à une échelle locale comme si l’on croyait aux vertus d’un diffusionnisme spontané risque d’engager des déséquilibres territoriaux que seul l’État peut contenir par une politique d’aménagement planifié. Contre le management par projet et le repli en communautés autogérées, il s’agirait d’engager un plan capable de transformer à nouveau la société dans son ensemble. Et le temps presse : sur l’échelle de quelques décennies, les paysages verdoyants qu’affectionnent beaucoup de Français et de touristes étrangers risquent de se modifier, voire de s’altérer gravement sur une partie importante du territoire. Avec les conséquences futures de la loi Elan, la France risque de ne plus ressembler à ce que nous connaissons si aucune politique écologique et patrimoniale volontariste n’est rapidement mise en place.

Revue: Faire face à l’apocalypse

Le tableau « Fin du travail » de Jules Breton. Aujourd’hui, les agriculteurs ne représentent plus que 3 % de la population active en France, tout en restant l’un des métiers les plus indispensables de notre société. © Brooklyn Museum

Avec l’activisme insurgé autour du climat face à la crise, un livre marxiste sur le climat arrive à point nommé. John Walker examine le livre d’Alan Thornett, Facing the Apocalypse: Arguments for Ecosocialism .

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat des Nations Unies a averti qu’il ne restait que douze ans pour que le réchauffement climatique soit maintenu à un maximum de 1,5⁰ Celsius, sinon la Terre sera confrontée à des sécheresses, des inondations et une chaleur extrême, avec les membres les plus pauvres de l’humanité. étant le plus touché.

En réponse, entre autres, en Grande-Bretagne, nous avons vu les actions d’Extinction Rebellion et, à l’échelle internationale, une série de grèves scolaires, qui ont abouti à la grève mondiale pour le climat le 20 septembre 2019.

Dans ces conditions, la parution d’un livre sur le changement climatique par un marxiste arrive à point nommé. Le livre d’Alan Thornett, Facing the Apocalypse , n’est pas le premier livre sur l’environnement d’un marxiste, mais c’est un excellent résumé de ce que la crise entraîne et des approches possibles. Ses approches peuvent être critiquées (et plus tard dans cette revue, elles le sont), mais il est clair qu’il entend son livre comme le début d’un débat nécessaire et non comme sa conclusion finale. En tant que tel, il est extrêmement utile.

Le livre est le résultat de trois années de recherches très solides et est simple, direct et clair. Il s’agit essentiellement d’une série de courtes introductions à une analyse marxiste des aspects importants de la crise. Il est divisé en quatre sections: l’ampleur et la gravité de la crise, l’évolution de l’écosocialisme (démontrant ses racines dans le marxisme classique), des introductions à divers débats à gauche, avec la dernière section réimprimant les débats auxquels Thornett a participé.

Les chapitres sont courts et au point, d’excellents résumés de ce que vous devez savoir. Par exemple, la première section, sur l’étendue et la gravité de la crise, contient des chapitres définissant ce qui est possible, et ce qui n’est pas possible, sur la planète Terre («limites planétaires»), l’eau propre, la pollution et la sixième (actuelle) extinction massive de espèce. Aucun de ces chapitres n’est long et ils sont une introduction accessible à la science pour ceux qui la connaissent moins.

Dans la deuxième section, Thornett retrace l’histoire de l’écosocialisme, y compris ses racines dans les écrits de Marx et Engels. En plus de discuter de ses racines théoriques, il écrit également sur les luttes des peuples autochtones dans les pays du Sud – des informations utiles à utiliser contre ceux qui prétendent que la lutte pour l’environnement est une mode des classes moyennes du Nord.

La troisième section – de loin la plus longue – est une discussion sur la stratégie et la tactique. Face à l’urgence écologique (qui ne se limite nullement au climat) que faire? Thornett parle notamment de la question de savoir si les pollueurs doivent être taxés, les problèmes de croissance économique et si une quantité suffisante de nourriture peut être cultivée de manière durable pour nourrir la population mondiale. Il discute de l’automobile et des systèmes de transport, y compris des solutions telles que les véhicules électriques, les transports publics gratuits et le péage urbain. Il écrit également sur la croissance démographique, dont plus tard.

Les chapitres de cette section contiennent des informations extrêmement utiles, réduites à l’essentiel, à la fois pour les militants du climat et pour ceux qui ne connaissent pas le sujet. Cependant, vous en savez beaucoup sur la crise environnementale.

La dernière, quatrième section, réimprime un certain nombre de débats auxquels Thornett a participé à la suite de ses recherches. Le lecteur peut donc voir certaines des critiques qu’il a reçues pour ses opinions et ses réponses.

L’un des sujets abordés dans cette dernière section est la croissance de la taille de la population humaine, également abordée dans la troisième section. Il adopte l’opinion dominante de la gauche marxiste selon laquelle l’augmentation de la population n’est pas un problème. Il insiste sur le fait que, à moins que quelque chose ne soit fait à ce sujet, la taille de la population humaine deviendra écologiquement insoutenable. Ce n’est pas, dit-il, une question de nourriture. Il est d’accord avec ceux comme Martin Empson qui soutient que le problème alimentaire est lié à la distribution, que suffisamment de nourriture est produite pour nourrir la planète mais qu’elle n’atteint pas les affamés. Au lieu de cela, Thornett pense qu’il s’agit d’êtres humains vivant aux côtés d’autres espèces. Nous les extrayons en utilisant des ressources qui ne leur sont donc pas disponibles.

Il passe une bonne partie du chapitre sur la population dans la troisième section à se défendre contre les accusations de malthusianisme. Il est vrai que les écrits de Malthus ont dominé la pensée dominante sur la croissance démographique. Malthus, écrivant à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, a soutenu que, puisque la population humaine augmente à un rythme géométrique (1, 2, 4, 8, 16, etc.) tandis que l’approvisionnement alimentaire augmente à un rythme arithmétique (1, 2, 3, 4, 5, etc.), toute tentative d’élever le niveau de vie de la masse de la population ne peut que conduire à la famine. La population humaine dépassera toujours ses disponibilités alimentaires. Le seul moyen, conclut-il, que les membres de la population active puissent élever leur niveau de vie est l’abstinence sexuelle. L’argument de Malthus était la théorie derrière l’introduction de l’atelier dans la Grande-Bretagne du XIXe siècle. Thornett nie que c’est son argument – longuement, car il semble très sensible à l’accusation – et, en effet, ce n’est pas le cas. Sa solution à la question de la croissance démographique est très différente.

Là où Thornett a raison dans son traitement de la croissance démographique, il est lié au féminisme. Il titre son chapitre «Population: un enjeu écoféministe». Il a raison de faire le lien, mais il a également raté le bateau. Pendant une grande partie du milieu du siècle dernier, dans de nombreux pays européens, les gouvernements ont estimé que la population déclinait et ont encouragé les femmes à avoir plus de bébés. Mais c’était à l’époque et c’est maintenant. Le succès, si limité soit-il, de la lutte pour les droits des femmes, en particulier pour le contrôle de leur propre fertilité, a fait en sorte que les femmes ne sont plus des machines pour bébés, et le taux de natalité mondial baisse par conséquent. Dans les pays développés comme le Royaume-Uni, le taux de natalité n’est plus assez élevé pour remplacer la population existante.

Ainsi, alors que Thornett a raison de défendre le droit d’une femme de choisir et de contrôler sa propre fertilité, pour leur propre bien, ceux-ci ont déjà pour effet de réduire le taux de natalité. Il n’est pas nécessaire d’avoir un gros argument à ce sujet, car c’est ce qui se passe, quoi que nous concluions. Pourtant, comme le souligne Thornett, la population mondiale augmente.

La raison de l’augmentation de la population n’est pas le nombre de naissances, mais le fait de personnes comme moi et Thornett – de plus de soixante-dix ans et refusant de donner un coup de pied. Le nombre réduit de bébés à naître est inférieur au nombre de vieux qui meurent. Les nombres des jeunes ne remplacent pas les nombres des vieux mais s’y ajoutent. Thornett le note mais n’en saisit pas la signification. Ce problème finira par se résoudre car il y a une limite à la durée de vie des gens et le nombre excessif de personnes âgées mourra. À la fin du XXIe siècle, la population mondiale commencera à diminuer. La question qu’il se pose vraiment est de savoir comment faire face à l’augmentation de la population (qui sera énorme) dans l’intervalle.

L’augmentation du nombre des anciens n’est pas seulement potentiellement liée aux chiffres bruts. À mesure que la population vieillit, la proportion de la population en âge de travailler diminue. Cela signifie que chaque travailleur a, dans la société dans son ensemble, un plus grand nombre de personnes âgées à charge. C’est cette proportion changeante qui est à l’origine de la proposition d’un groupe de conservateurs britanniques de relever l’âge de la retraite à 75 ans, supérieur à l’espérance de vie dans de grandes parties de la Grande-Bretagne. La véritable solution au problème du vieillissement de la population n’est pas claire. Il suffit de dire que la proposition des conservateurs doit être combattue. Quoi qu’il arrive, ce ne devraient jamais être les plus pauvres ou les plus vulnérables qui portent le fardeau de résoudre la crise environnementale.

Thornett est clair que les solutions à la crise environnementale doivent être sociales et non individuelles. Bien qu’il soutienne également que, autant que possible, un socialiste devrait réduire sa propre empreinte carbone individuelle.

Thornett lui-même est un militant industriel de longue date et un activiste marxiste, principalement dans les organisations trotskystes. Il était un ancien délégué syndical de l’usine automobile de Cowley et, en tant que tel, à un moment donné dans les années 1970, est devenu un nom familier lorsqu’il a été attaqué par l’ensemble des médias grand public.

En conséquence, il aborde la crise comme quelqu’un qui se considère comme se tenant dans la tradition de Marx, Lénine et Trotsky, et son chapitre sur la lutte environnementale en Grande-Bretagne se concentre sur les syndicats et le Labour Party (dont il est membre ). Dans sa conclusion, il dit que l’implication des syndicats est cruciale. Cela ne veut pas dire qu’il rejette les mouvements sociaux et les campagnes environnementales. Loin de là. Il les considère comme centrales.

Mais il rejette à juste titre l’attitude maximaliste de «l’attente de la révolution», soulignant que la révolution n’est pas imminente, donc, avec seulement douze ans pour agir, nous n’avons pas le temps d’attendre. Il souligne également que la gauche révolutionnaire n’adopte pas cette attitude avec d’autres questions et adopte plutôt des exigences transitoires.

Mais en rejetant le maximalisme, il rejette également le slogan «Changement de système, pas changement climatique». En rejetant cela, je pense que Thornett fait une erreur politique fondamentale de deux manières. Premièrement, il traite la révolution comme un événement plutôt que comme un processus. Certes, il y a, dans toute révolution, un point où les anciennes institutions doivent être renversées. Mais il y a, avant et après cela, une longue période de lutte où les choses changent (ou pas!) À la suite de cette lutte. Par exemple, empêcher les entreprises de se fracturer par l’action directe modifie les relations de pouvoir entre les entreprises de fracturation et les communautés de la classe ouvrière que la fracturation endommagera. La lutte ne laisse jamais «le système» inchangé, même si le changement est faible.

La deuxième erreur est qu’il existe – comme Thornett le montre lui-même tout au long de son livre – un lien intime entre le changement climatique et «le système». C’est le marché capitaliste, avec son besoin constant d’augmenter la production de biens à vendre, qui est à l’origine du changement climatique. Les élèves de l’école en sont conscients lorsqu’ils écrivent le slogan sur leurs pancartes en carton faites maison. Les personnes au pouvoir ont créé la crise environnementale en conséquence – des dommages collatéraux pour ainsi dire – de leurs activités, et les laisser poursuivre leurs activités signifie que le changement climatique se poursuivra sans relâche.

La lutte contre notre classe dirigeante et la lutte contre le changement climatique sont donc les mêmes. L’un n’attend pas l’autre. Ceux qui participent à une action directe contre le changement climatique, dans le cadre, par exemple, des événements de rébellion d’extinction, participent donc à une révolution, indépendamment de ce qu’ils pourraient penser. Le but est d’aider les participants et les partisans de ces actions à prendre conscience de ce fait afin que les choses n’inversent pas pendant que personne ne regarde.

C’est le besoin de vigilance car la tendance par défaut dans une société capitaliste est à la catastrophe environnementale, que l’implication de masse dans la lutte écologique est nécessaire. C’est pourquoi l’implication des syndicats est cruciale – un mouvement de masse avec des institutions permanentes, potentiellement capable de mobiliser des militants pour défendre les acquis et en pousser de nouveaux. Mais c’est aussi pourquoi nous avons besoin des mouvements sociaux et des campagnes moins formels, dont l’activité de masse peut être moins contrainte par l’inertie institutionnelle et, hélas, par la loi du pays.

Thornett sous-entend ce point mais ne le fait pas assez fortement. Mais malgré cela, son livre est extrêmement utile à la fois pour fournir des informations clés et pour définir un point de départ pour les débats. Cela vaut la peine d’être lu

John Walker

Que pense le Rassemblement national des réformes des retraites ?

La Horde, 5 décembre 2019

C’est l’engagement 52 du programme du Rassemblement national (le même que celui de la candidate Le Pen en 2017) : « fixer l’âge légal de la retraite à 60 ans avec 40 annuités de cotisations pour percevoir une retraite pleine. » On pourrait donc trouver finalement légitime, si l’on met de côté toutes les autres mesures anti-sociales de son programme, que le parti de Marine Le Pen défile aujourd’hui… Et pourtant, quand on revient un peu en arrière sur l’attitude du FN-RN concernant les réformes successives sur la question des retraites et les mouvements de protestation qui les ont accompagnées, difficile de lui apporter le moindre crédit !

Au début des années 1990, si le Front national s’intéresse aux retraités, c’est que les sondages indiquent qu’ils constituent une part non négligeable de son électorat. Ainsi, en 1992 est créé le Cercle National des Retraités et des Pré-retraités, piloté par Claude Runner (cf. Géraud Durand, Enquête au cœur du Front national). L’idée est d’apporter une aide concrète aux retraités, à travers des renseignements pratiques compilés dans un Guide du départ à la retraite. Le Cercle organise également des réunions publiques, dont une, en février 1996, rassemble près de deux mille personnes, et à laquelle participe Jean-Marie Le Pen lui-même, accompagné de Bruno Gollnisch et Alain Dumait, un libéral-conservateur président et fondateur de l’association Contribuables associés qui, quelques années plus tard, fondera un « Comité pour l’entente à droite » visant à privilégier des accords électoraux entre droite et FN.

Lors du mouvement de protestation contre la réforme des retraites en 2003 initiée par François Fillon, Jean-Marie Le Pen s’emporte contre les « gréviculteurs publics qui passent de l’inégalité à la sédition” et déploré que “la France s’enfonce dans l’anarchie », accuse le gouvernement de “reculer devant la pression de la rue, manipulée par la gauche et l’extrême gauche »[1]. Pourtant, si le FN s’oppose à l’augmentation des cotisations et préfère un système à la carte où chacun partirait à la retrait quand il le souhaite, dans le même temps le parti de Jean-Marie Le Pen défend un allongement de la durée hebdomadaire du travail de 35 à 42 heures et le report progressif de la retraite de 60 à 70 ans… Tout en pointant du doigt, sans surprise, les étrangers : « Les immigrés d’aujourd’hui sont les chômeurs de demain et les retraités d’après-demain ; l’immigration, c’est le chômage des étrangers qui s’ajoute à celui des Français, les retraités étrangers qui s’ajoutent aux retraités français » déclare Carl Lang, alors secrétaire général du mouvement. De son côté, Louis Aliot, dans National Hebdo, se désole en voyant des milliers de travailleurs dans les rues : « Il est ahurissant de constater que tous ces syndicats, hier aux ordres de Moscou (…), continuent, sans être combattus, d’empêcher toute réforme vitale pour l’avenir de la nation ». No comment !

Lors du mouvement de 2010 face à la réforme qui prévoyait le relèvement de 60 à 62 ans de l’âge légal de départ à la retraite, Marine Le Pen, qui n’est encore pour quelques mois que vice-présidente du FN, si elle considère la réforme comme « profondément injuste et totalement inefficace », en profite surtout pour casser du sucre sur le dos des syndicats. Ainsi, à Toulouse en octobre, alors qu’elle est en pleine campagne pour la présidence de son parti, elle désigne les syndicats comme « complices du système »  car ils auraient accompagnés l’augmentation du chômage en ne protestant pas contre l’ouverture des frontières, qui aboutit selon elle à la remise en cause de « toute la protection sociale ». Et elle continue :  « ces gens sont là pour canaliser la colère. Ils font mine de défendre les salariés et puis ils acceptent quelques miettes du gouvernement et disent halte au feu, on a obtenu ce qu’on voulait. » Mais dans le même temps, elle s’inquiète des « cohortes de casseurs qui en profitent inévitablement pour effectuer des razzias » alors que « l’Etat a peur et se soumet à des bandes violentes en donnant l’ordre aux forces de police de ne pas répondre ». Toujours le même problème de cohérence pour un parti qui cherche à la fois à se placer du côté des protestataires (sauf s’ils sont organisés) et du côté de l’ordre établi.

Ce cafouillage est renforcé sur la question des retraites, car Jean-Marie Le Pen, en janvier 2012, se déclare favorable à un relèvement de l’âge de la retraite à 65 ans, tandis que sa fille, elle, promet de rétablir le droit à la retraite à taux plein à 60 ans avec 40 annuités, sans pour autant que cela apparaisse noir sur blanc dans le programme officiel de la campagne pour les présidentielles. Par ailleurs, Marine Le Pen défend le passage à la retraite par capitalisation, favorable à celles et ceux qui en auront les moyens, et l’abaissement de l’âge de l’apprentissage à 14 ans, faisant donc travailler les plus précaires plus jeunes encore.

C’est donc tout récemment, et uniquement dans la perspective d’étendre son électorat sur sa gauche, que Marine Le Pen s’intéresse à la question. Il faut attendre la campagne pour l’élection présidentielle de 2017, et la possible influence de « l’aile gauche » du parti incarné par Florian Philippot pour que le FN s’engage, par promesse électorale, à faire voter une loi sur la retraite à 60 ans avec 40 annuités dans les deux premiers mois de son arrivée au pouvoir. Cet effet d’annonce est assez rapidement mis à mal quand elle conditionne cette loi à un « retour à l’emploi » bien vague, et la loi est désormais renvoyée à la fin du quinquennat… Comme tous les promesses de politiciens, celles de Marine Le Pen n’engagent que celles et ceux qui les croient !

[1] Le Monde, 06 juin 2003 []

Laïcité : lettre ouverte aux élus

Nous publions ci-dessous un extrait d’un texte que le philosophe Henri Pena-Ruiz a fait paraître sur son blog le 1er décembre 2014. Ceci à la demande d’un Insoumis en désaccord avec la position prise par JLM et certains autres membres de la France Insoumise de soutenir la “marche contre l’islamophobie” du 10 novembre.

Vu la difficulté du sujet, les commentaires sont bien sûr ouverts pour que vous puissiez y exprimer votre position…

Henri Pena-Ruiz

” (…)Dans une déclaration à l’Observatoire de la laïcité, Madame Vallaud-Belkacem, Ministre de l’Education nationale, vient de permettre aux accompagnantes scolaires, au passage limités aux seules « mamans », de porter un signe religieux dans l’exercice de leur fonction. La laïcité implique l’égalité des droits des divers croyants et des athées. En toute logique, un(e) accompagnant(e) athée aura donc également le droit de porter un tee-shirt stipulant « Dieu n’existe pas ». Si on ne lui accorde pas ce droit, en soutenant que ce serait du prosélytisme, on fait deux poids deux mesures. Etrange interprétation de la laïcité, réduite à un égal traitement des seules religions et non de toutes les convictions. Pourquoi les athées n’auraient-ils pas le droit de mettre en avant leur choix spirituel, comme des croyants le font? Au nom de quoi une telle discrimination ? 

Approfondissons cet exemple. Une conduite à prétention civique ou éthique doit pouvoir s’universaliser pour être recevable. Concrètement, une mère de famille musulmane ou catholique accepterait-elle que son enfant soit accompagné en voyage scolaire par un athée portant un tee-shirt mentionnant son choix spirituel athée ? Non sans doute. Un enfant de famille athée ne peut davantage être accompagné par une mère voilée ou un père coiffé d’une kipa. Car enfin un voyage scolaire n’est pas une sortie touristique. Le régime des libertés qui prévaut dans la société civile ne saurait donc être étendu à l’école, ni aux activités scolaires, qui concernent des élèves mineurs soumis à l’instruction obligatoire. Un voyage scolaire, c’est encore l’école, et d’ailleurs en cas d’accident c’est l’Education Nationale qui assure. L’obligation de réserve des enseignants, des conseillers d’éducation, doit donc valoir également pour les personnes qui sont volontaires pour accompagner des voyages scolaires. Parler de « mamans » (pourquoi pas de « papas » ?) c’est mettre en avant le rapport familial parent-enfant. Mais celui-ci ne vaut comme tel que pour l’enfant de l’accompagnant. Pour tous les autres, enfants-élèves, il ne saurait valoir, et la “maman” ou le “papa” n’est perçu(e) que comme accompagnant scolaire. C’est donc le rapport accompagnants scolaires-élèves qui est en jeu, et non le rapport enfant-maman. (…)”

Lire l’intégralité de LaÏcité : lettre ouverte aux élus

Henri Pena-Ruiz a aussi tenu une conférence aux Amfis de Toulouse, sur Les trois boussoles de la laïcité.

Eric Coquerel : «Pourquoi je marcherai le 10 novembre contre la haine anti-musulmans»

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Nous reproduisons ici, au titre du débat, la tribune qu’Eric Coquerel, député LFI, consacre à la manifestation du 10 novembre.

Le 28 mars 2018, après la mort de Mireille Knoll, j’ai marché contre l’antisémitisme à l’initiative du Crif. S’y trouvaient des forces et personnes aux antipodes de mes idées, y compris Marine Le Pen. Personne ne m’en a fait le reproche.

Je l’ai fait à nouveau le 19 février : je me suis retrouvé place de la République avec tout l’arc politique français, dont des personnalités évidemment très éloignées, pour dire de nouveau non à l’antisémitisme. Personne ne m’en a fait le reproche.

Le 14 octobre 2019, j’ai tenu un meeting en solidarité avec les Kurdes du Rojava, à l’initiative de Jean-Christophe Lagarde, où j’ai côtoyé des responsables politiques ou associatifs tout aussi éloignés de moi, tels Bruno Retailleau ou Bernard-Henri Lévy. Personne ne m’en a fait le reproche.

Le 10 novembre 2019, je marcherai contre la haine envers les musulmans, avec des personnalités proches et d’autres éloignées de mes combats politiques. Je marcherai sans hésiter car comme dans les autres cas, la cause est noble et la situation appelle à une réaction forte. Mais cette fois, on me le reproche.

Ces reproches viennent y compris de mon «camp», voilà pourquoi je tiens à convaincre.

On me dit que j’aurais changé. C’est surtout la période qui a changé. Longtemps, j’ai refusé le terme «islamophobie». Il présentait le risque de subordonner le combat antiraciste au prisme de l’appartenance religieuse. J’y voyais le danger de transformer toute critique d’une religion, un droit légitime, en un soi-disant racisme. Mais à mes yeux, le propre d’un militant politique est de ne pas rester figé dans une négation du réel et d’être à l’écoute de ceux qui sont opprimés. Des digues ont sauté en grand : c’est bien au nom de leur religion que des millions de nos concitoyens sont aujourd’hui discriminés. Ils le disent, dans la dernière enquête menée pour la Dilcrah et la fondation Jean-Jaurès : plus de quatre musulmans sur dix ont fait l’objet d’au moins une forme de discrimination liée à leur religion.

Depuis plusieurs années, les Français musulmans subissent en effet une campagne de discriminations allant crescendo ; ils sont désignés sans cesse comme en dehors de la sphère de la République, comme des ennemis intérieurs.

La comparaison assumée entre des musulmans et les nazis, l’humiliation et l’exclusion publique d’une mère portant un voile au conseil régional de Bourgogne, la proposition de délation à peine masquée vantée par le président de la République puis concrétisée par un ministre appelant à signaler les petits garçons refusant la main d’une petite fille… Tous ces faits n’ont eu lieu qu’en l’espace de deux mois depuis la rentrée. Jusqu’à cet attentat devant une mosquée, par haine assumée de ses croyants. Tous les militants du camp progressiste, tous les républicains convaincus devraient s’alarmer de cette avalanche de haine. Au lieu de cela, silence radio… Des compatriotes sont insultés, publiquement dénigrés, maintenant ciblés physiquement et ni le président de la République ni même un ministre n’ont daigné se déplacer devant la mosquée à Bayonne pour exprimer la solidarité de la Nation…

Aujourd’hui, comme d’autres par le passé, des gens sont discriminés en raison de leur appartenance religieuse. L’historien Gérard Noiriel l’a bien analysé dans son livre comparatif entre Drumont et Zemmour. Voilà le danger prioritaire.

Le risque de dérive communautariste, c’est-à-dire la capacité d’une communauté de subordonner les lois de notre République aux lois d’une religion ou de ses intérêts particuliers, n’a pas aujourd’hui de réalité de masse. Et si danger communautariste il y a, peut-être faut-il plutôt regarder vers certains quartiers de Neuilly ou du XVIe arrondissement de Paris, où les «ghettos de riches», si bien analysés par les Pinçon-Charlot, évoluent dans une endogamie assumée, tout en imposant au pays une politique conforme à leurs intérêts de classe.

Les politiques identitaires, qui ne sont malheureusement plus l’exclusivité du Rassemblement national, et les inégalités du libéralisme sauvage portés par le gouvernement français sont un danger bien plus grand pour saper nos fondements républicains. Si risque de division il y a, il vient bien plus de cette haine propagée envers une partie de la population française.

Si nous sommes d’accord sur ces constats, alors nous devons réagir. Est-ce qu’un seul terme doit nous empêcher de réagir ? Ma réponse est non.

Force est de constater qu’«islamophobie» est aujourd’hui celui le plus communément admis pour définir cette stigmatisation des Français musulmans. Il n’a toujours pas ma préférence mais à partir du moment où il est bien défini ainsi dans le texte, il ne peut pas m’empêcher de signer un appel unitaire – appel tout à fait juste sur le fond.

Je l’ai signé sans renier aucun de mes marqueurs politiques : je peux m’opposer aux lois liberticides que sont la transformation de l’état d’urgence en droit commun ou le projet de loi adopté au Sénat interdisant à des mères voilées d’accompagner des sorties de classe, tout en affirmant mon attachement à la loi de 1905 et à la mise à l’écart de signes d’appartenance religieuse à l’école où étudient des personnes mineures.

S’il n’y avait pas eu cet appel pour une marche le 10 novembre, il n’y aurait eu aucune initiative de rassemblement contre cette forme particulière de racisme. Rien ! Qu’ont proposé ceux qui protestent contre cette initiative pour réagir à la hauteur du danger ? Rien.

Est-ce à dire que lorsqu’il s’agit de défendre des compatriotes musulmans traînés dans la boue et victimes d’attaques par armes à feu, le combat ne mérite plus d’être mené ? Ou seulement au prix d’une pureté politique absolue, ou d’un universalisme abstrait estimant que la lutte contre les discriminations envers les musulmans est la seule qui doit être intégrée dans des luttes plus globales – à savoir «lutter contre le racisme» ? Je ne serais pas de ceux-là, il y va de mon honneur. Je refuse de fermer la porte à la seule initiative politique proposée pour l’heure, en regardant par la fenêtre la haine se déchaîner contre mes concitoyens.

Eric Coquerel député de la Seine-Saint-Denis (LFI)(https://www.liberation.fr/auteur/3770- eric-coquerel)