CONCILIER PATRIMOINE, RELOCALISATION ÉCONOMIQUE ET TRANSITION ÉCOLOGIQUE, C’EST POSSIBLE

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ParDorian Bianco -12 décembre 2019

La révision de la loi Elan en 2018 a retiré le rôle opposable de l’Architecte des Bâtiments de France (ABF) pour les projets d’urbanisme situés aux abords d’un monument historique. Ce retour en arrière face aux politiques de préservation initiées par Malraux (1963) permettrait théoriquement de détruire certains secteurs des centres-villes historiques sous couvert d’insalubrité, comme le quartier du Panier à Marseille et Saint-Leu à Amiens où habitent encore des classes populaires n’ayant souvent pas les moyens de maîtriser eux-mêmes la rénovation de l’habitat ancien. Or, la mise en valeur du patrimoine français et de ses méthodes constructives, entendus comme une relation dynamique entre l’environnement bâti et les paysages culturels dans lesquels ils s’insèrent, pourrait à l’inverse accompagner la transition énergétique du logement par une politique économique nationale de soutien aux industries locales et traditionnelles.

La cathédrale Notre-Dame d’Amiens (Somme) vue depuis le parc Saint-Pierre en automne
© Dorian Bianco

L’urgence climatique actuelle crée les conditions inédites d’une conversion écologique à grande échelle, et pousse les acteurs politiques, administratifs et scientifiques à mettre au point un modèle ambitieux de transition pour réduire la consommation d’énergie, mieux isoler les logements ou encore empêcher l’étalement urbain mitant les espaces ruraux et agricoles. Or l’intégrité paysagère et architecturale du patrimoine bâti est parfois considérée arbitrairement comme un obstacle à cette conversion.

A Paris, les projets de végétalisation du parvis de l’hôtel de ville ou l’arrière de l’Opéra Garnier risqueraient de nuire au dégagement des monuments historiques. Peu ambitieux écologiquement, ces programmes n’envisagent même pas d’accord avec l’histoire du paysage parisien (aménager des coulées vertes, planter d’arbres en cœur d’îlot ainsi que sur les boulevards, couvrir les pignons aveugles de vigne vierge ou de lierre plutôt que de gâcher une perspective historique, etc). De manière récurrente, la soi-disant transition écologique des villes nous garantit souvent la défiguration de leur physionomie historique, et les programmes d’habitat écologique présentés dans la presse spécialisée semblent parfois indifférents à leur environnement bâti historique.

LA LOI ELAN, SPÉCULATION IMMOBILIÈRE CONTRE PRÉSERVATION DES PAYSAGES ?

Les évolutions politiques et juridiques récentes mettent en lumière l’ambiguïté et l’incohérence de cette opposition arbitraire entre la conservation du patrimoine et les discours qui justifient de manière contestable la transition écologique ainsi que l’urgence du logement. La loi Elan(2018), sous couvert de transition sociale et environnementale, autorise la réhabilitation ou la destruction de l’habitat insalubre aux abords d’un monument historique dans les zones protégées en retirant le rôle opposable des architectes des Bâtiments de France (ABF). Ils seront désormais simplement consultés pour donner un avis. Leur rôle opposable leur est également retiré pour l’installation d’antennes-relais qui pourrait potentiellement dégrader un paysage. Ces deux dispositions créent l’article L-632-2-1 du Code du patrimoine dans le chapitre qui est consacré aux opérations d’urbanisme situées à l’intérieur du périmètre des « sites patrimoniaux remarquables ». L’ensemble de la loi Elan, validée par le Conseil constitutionnel le 15 novembre 2018, contribue à une conception régressive du patrimoine français. A l’inverse d’une vision large et globale qui inclut tout autant les bâtiments monumentaux que l’habitat ancien articulé à une échelle paysagère, la nouvelle loi risque d’impliquer la déconsidération du bâti modeste et populaire au profit d’une vision classique et hiérarchique qui ne se concentrerait que sur un patrimoine monumental.

La loi Elan, fustigeant la lenteur administrative de la législation précédente, vise avant tout la construction rapide et à faible coût des logements (« Construire plus, mieux et moins cher »), reléguant au second plan l’intégrité architecturale, paysagère et culturelle des zones soumises à ces opérations d’urbanisme. Ses autres dispositions sont également inquiétantes, comme la suppression du concours d’architecte pour les logements sociaux au profit de la conception-réalisation. Elle témoigne à la fois d’une dérégulation de l’urbanisme français et d’un transfert de la décision des professionnels (architectes, historiens et autres spécialistes) aux seuls administrateurs (gouvernance territoriale, opérateur économique) qui ne disposent pas forcément des connaissances historiques pour appréhender la subtilité d’un environnement bâti (matériaux et formes employés dans le vernaculaire urbain, paysage industriel, patrimoine de la Reconstruction, etc).

Derrière l’esprit modernisateur affiché par la loi Elan, son objectif n’a en fait rien à voir avec la planification fordo-keynésienne de l’urbanisme d’après-guerre qui avait le but de garantir un logement à tous, mais bien de servir les intérêts des acteurs privés de l’immobilier. La construction de logements neufs est plus lucrative pour les promoteurs immobiliers que la rénovation du bâti ancien. Surtout, elle ne facilite en rien une transition écologique réelle et risque à l’inverse d’accélérer la construction en masse d’un habitat de mauvaise qualité, fortement producteur en émissions de CO2. Les matériaux comme le béton, importés de l’étranger à cause de l’internationalisation des chaînes de production, sont peu durables puisqu’une rénovation, voire une destruction, s’envisage parfois au bout de vingt ou trente ans. Aucun cadre contraignant n’empêche par ailleurs l’usage de méthodes constructives polluantes comme les modules de béton, dont le résultat esthétique, en l’absence du rôle opposable de l’ABF, risquera de mal s’intégrer au bâti ancien ou aux paysages périphériques et semi-ruraux.

Spectacle de désolation urbaine dans le quartier Saint-Leu d’Amiens (Somme) où des bâtiments à l’abandon, voire en ruine, cèdent progressivement la place à des reconstructions. © Dorian BIANCO

Cette loi accompagne ainsi une fragilisation déjà entamée du patrimoine français. Elle permettra, par exemple, de passer outre la valeur historique, architecturale et socio-culturelle d’un quartier d’origine médiévale comme Saint-Leu à Amiens. Dans cette zone en voie de bruxellisation, plusieurs maisons anciennes à l’instar des fameuses amiénoises issues de la révolution industrielle y sont actuellement détruites sous couvert de lutte contre l’habitat insalubre. Même si les programmes reconstructeurs reproduisent les formes du bâti ancien, celui-ci disparaît au lieu d’être rénové car la population traditionnelle de ce quartier dispose de faibles revenus qui ne lui permet pas de lutter contre la gentrification opérée au profit de l’installation de jeunes diplômés. Cette menace sur le patrimoine national semble émouvoir peu de monde tant qu’elle concerne des villes et des paysages méconnus du grand public (personne n’oserait imaginer la destruction d’une partie du quartier latin ou du Marais en 2019 si ceux-ci étaient encore insalubres). Comment concilier alors la protection du patrimoine et des paysages, l’habitat social et l’urgence de la transition écologique ?

CONSERVER LE PATRIMOINE DANS LE CADRE DE LA TRANSITION ÉCOLOGIQUE

A l’inverse d’une opinion courante sur la question, la préservation du patrimoine ne rentre pas nécessairement en contradiction avec la transition écologique dans le domaine de la construction, aujourd’hui responsable d’une part très importante des émissions de CO2 dans l’atmosphère. A l’inverse, la transition écologique pourrait constituer l’occasion de renouer avec des méthodes constructives vernaculaires ou traditionnelles dont les matériaux sont durables. De nombreux travaux universitaires vont d’ailleurs dans ce sens. La connaissance de ces techniques, puisqu’elle dépend de la préservation et de l’étude du bâti agricole, domestique et industriel d’un espace local souvent associé, en France, aux régions naturelles, nécessite l’intervention de professions spécialisées (architecte des Bâtiments de France, historien de l’architecture, archéologue du bâti ou encore géographe et ingénieur en plus de l’architecte DPLG).

Prenons l’exemple des régions naturelles de la Normandie. Dans le Pays de Caux (Seine-Maritime), le bâti vernaculaire utilise des ressources locales comme la brique issue des sols argileux à proximité et le silex extrait de la craie. Sur la rive gauche de la Seine, dans le Marais Vernier (Eure), les chaumières sont très fréquemment construites en pan de bois, dont le hourdage (le remplissage des murs) utilise le torchis, un matériau qui constitue un béton naturel mêlant l’eau, l’argile, la paille et le foin. Résistant mal à l’humidité, la brique peut s’y substituer grâce à son extrême durabilité et à ses qualités d’isolation, comme dans l’habitat industriel en rangs de maison présent dans les villes proches de Rouen, Amiens ou encore Fécamp. L’ensemble de ces méthodes constructives constituent des procédés davantage respectueux de l’environnement puisqu’ils comportent une empreinte écologique faible : les matériaux sont généralement extraits à proximité (moins de transport en véhicule) et leur transformation manufacturière rejette moins de CO2 que le béton et le ciment, surtout avec des matériaux très peu transformés comme le bois.

De concert avec cet emprunt aux méthodes constructives traditionnelles, un plan ‹‹ Marshall ›› de rénovation thermique permettrait de gaspiller moins d’énergie, comme la stratégie d’isolation ‹‹ invisible ›› ne modifiant pas l’aspect esthétique des façades (laine de verre sur les plafonds, isolants intérieurs). Associé à l’adoption d’un urbanisme valorisant l’habitat collectif ou semi-collectif contre le pavillon individuel provoquant l’étalement urbain, ces trois éléments forment un nouveau modèle dont les architectures vernaculaires pourraient constituer une source d’inspiration pour concilier la transition écologique avec la préservation du patrimoine bâti et des paysages culturels. Afin de ne pas épuiser les ressources limitées des sols, ces projets ne concerneraient que des programmes nécessaires comme le logement social ou des halles de marché (dans un contexte de relocalisation agricole) et non la construction d’infrastructures sans utilité sociale directe (centre commercial ou culturel). Mais cela suppose un double effort : d’une part se contenter de produire et de consommer que ce dont nous avons réellement besoin, et d’autre part considérer le bien-être collectif au-delà de son confort individuel (la sobriété énergétique contre l’individualisme flambeur). La Reconstruction d’après-guerre constitue à cet égard un modèle intéressant puisqu’elle fut motivée par l’idée d’un effort national matérialisé par une architecture du compromis et de la nécessité où la simplicité se voulait l’image de la décence face à l’ampleur du sinistre.

Un autre effort consiste à ne plus discriminer, tant sur le plan économique que culturel, les territoires et à opposer à la stigmatisation spatiale le rempart d’une politique égalitaire d’aménagement supervisée par l’État. Une habitude regrettable, encore répandue en France, consiste à ne s’intéresser qu’aux centre-ville anciens et aux zones naturelles protégées en délaissant les espaces intermédiaires et périphériques où vivent de nombreuses classes populaires. Considérer l’intégrité paysagère de la France dans son ensemble et dans ses réalités bâties contemporaines permet d’éviter l’écueil selon lequel il y aurait un modèle de la belle ville (Paris ou Carcassonne) contre les villes « repoussantes » (Le Havre ou Dunkerque) et des beaux paysages (Luberon ou Cornouaille) contre des pays laids (Beauce ou Westhoek). Pour reprendre le concept bourdieusien de racisme de l’intelligence, on peut questionner l’existence d’un racisme socio-spatial, souvent associé à ce jugement esthétique, envers les habitants des banlieues populaires, du périurbain et des villes en crise industrielle. Or l’urbanisme ne peut pas être fondé sur de tels jugements péremptoires et subjectifs qui impliquent de valoriser les territoires à préserver en priorité tout en dénonçant les « retardataires » ou les « inaptes ».

Paysage urbain et portuaire de Fécamp (Seine-Maritime), dont la dynamique historique associe l’architecture monumentale (ici, l’église Saint-Etienne) aux logements et aux industries. © Dorian Bianco

Ces opérations architecturales durables et modestes, à destination de tous les territoires, pourraient concerner des programmes de logements sociaux dans les villes petites et moyennes ainsi que dans les communes rurales, tandis qu’elles relanceraient l’activité économique dans les secteurs locaux de type manufacturier ou artisanal. Enfin, ces projets renforceraient l’homogénéité et la spécificité de chaque paysage urbain ou rural, à l’inverse de la défiguration provoquée par les pavillons épars en béton qui s’intercalent souvent entre un bocage et un bourg ancien comme dans le pays de Bray ou le Lieuvin. Par exemple, pour poursuivre nos exemples normands, on pourrait remplacer les futurs pavillons dans les espaces rurbains par des programmes de logements sociaux en habitat semi-collectif (plan de maisons denses et mitoyennes, artificialisant une étendue plus restreinte des sols sans rompre avec la faible hauteur du bâti ancien).

Ils utiliseraient des briques fabriquées localement, avec un bardage en bois peint dans des couleurs normandes et des toitures de chaume ou d’ardoise des Ardennes ou d’Angers. Bien entendu, des projets récents approchent ce modèle. La reconstruction de la « maison médiévale » devenue la mairie de Saint-Sulpice-de-Grimbouville (Eure) a associé les métiers du patrimoine et de la conservation aux architectes pour réaliser un bâtiment dans la tradition des techniques en pan de bois et en couverture de chaume, avec un résultat remarqué pour sa qualité architecturale. Malheureusement, ces réussites sont trop peu nombreuses face aux opérations immobilières courantes. La restauration des paysages traditionnels, dont aujourd’hui seuls les corps de métier comme l’ABF ont une connaissance approfondie, serait la manifestation d’une transition écologique de l’urbanisme appliquée au logement des classes populaires. Surtout, elle inciterait des milieux très différents de l’architecture (historiens, conservateurs, architectes DPLG) à se rapprocher ou à interagir sur des projets contemporains.

PASSER D’UN URBANISME NÉOLIBÉRAL DE PRESTIGE À DES OPÉRATIONS MODESTES ET DURABLES

Pour comprendre l’intérêt de ce modèle et le mettre en place, il est nécessaire de décorréler l’objectif de progrès matériel (que doit viser une transition énergétique post-néolibérale) de l’impératif préalable de la croissance avec les débouchés consuméristes qu’elle génère (seul argument pertinent à conserver de la critique anti-moderne des années 1960 et 1970). Une telle initiative est impossible à mettre en place sans une politique économique de l’État qui soutiendrait les industries locales contre le faible coût des matériaux étrangers et un arsenal juridique de protection patrimoniale et paysagère. En premier lieu, il convient de subordonner ces objectifs socio-économiques à un système de planification étatique dans des proportions au moins équivalentes à la reconstruction d’après-guerre supportée par le Plan Marshall. Par voie de conséquence, les exigences ordo-libérales de réduction du déficit et de remboursement de la dette devraient être abandonnées, car une telle politique nécessite d’augmenter les dépenses publiques et territoriales. En second lieu, il serait nécessaire de revenir dans l’urgence sur la loi Elan. Se situant dans la lignée des lois votées sous la présidence Giscard d’aide à la pierre, elle facilite à nouveau l’accès à la propriété individuelle qui a déjà provoqué le mitage des zones rurales et la marginalisation des architectures vernaculaires dans le paysage, dont on retrouve des échos dans l’expression polémique et arbitraire de « France moche« .

Néanmoins, cette attaque contre les paysages français ne doit pas cacher les effets négatifs des politiques de conservation telles qu’elles sont pratiquées depuis près d’une cinquantaine d’années. Elles posent en effet de nombreux problèmes sociaux : muséification des centre-ville, augmentation des prix du foncier à cause des opérations de réhabilitation et gentrification des quartiers populaires comportant un bâti ancien de qualité. Dans les Métropoles barbares, Guillaume Faburel montre à juste titre que la patrimonialisation est un facteur de métropolisation, et par conséquent, de disparités croissantes dans le tissu socio-urbain. Ce paradoxe révèle la contradiction entre un discours de valorisation patrimoniale, utilisée comme un élément de communication tributaire de la logique du « marketing territorial » qui « événementialise » la ville, et le mauvais état de certains monuments historiques lié aux coupes budgétaires sur le patrimoine.

VERS UNE CONCEPTION SOCIALE DU PATRIMOINE ?

Plutôt que de figer le patrimoine dans le souvenir nostalgique des villes pré-industrielles, il faut au contraire le considérer dans sa relation les paysages dynamiques et évolutifs de l’industrie. A rebours des conceptions du Front national, une conception sociale et moderne du patrimoine permettrait d’articuler les exigences d’un habitat collectif pour tous avec la transition écologique. En d’autres termes, le patrimoine, c’est l’intérêt général, et sa préservation est l’expression d’une œuvre collective, qui s’oppose aux projets servant les intérêts d’une métropole désirant capter l’investissement dans les nouvelles technologies au dépend des territoires qui l’entourent (Eurallile, Mucem à Marseille, Grand Paris…). Cet intérêt général passe par la restauration de certains corps de l’État. Les architectes des Bâtiments de France sont des fonctionnaires au service de l’État français depuis 1946 et garantissent à ce titre la préservation du patrimoine national en tant que prérogative d’intérêt général (ils ont été fusionnés au corps des Architectes et Urbanistes d’État en 1993).

A cet égard, la dénonciation postmoderne de l’État, taxé de technocratisme et de planification autoritaire, confond la confiscation des décisions politiques par la gouvernance territoriale avec la nécessité d’avoir des institutions étatiques d’intérêt général, notamment en matière d’urbanisme et de patrimoine. La critique très confuse du pouvoir antidémocratique des experts contre les gens ne permet pas d’établir une distinction essentielle entre l’architecte dont il faut restaurer le pouvoir et le gestionnaire qui applique aujourd’hui le New Public Management dans les politiques urbaines (la Reconstruction d’après-guerre fournit l’exemple d’une opération d’urbanisme où la planification urbaine met en valeur l’intérêt général et le rôle de l’architecte). En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’une loi favorise le pouvoir des ingénieurs ou celui des promoteurs immobiliers que toute loi ou toute institution de l’État sera forcément instrumentalisée par des intérêts particuliers, alors que les architectes des Bâtiments français défendent justement la préservation du patrimoine au nom de l’intérêt général selon une conception analogue à la fonction publique hospitalière ou territoriale.

On pourrait même étendre la notion, développée par Pierre Bourdieu, de « main gauche de l’État » à la protection du patrimoine contre la spéculation immobilière, même s’il faut admettre qu’il s’agit d’un enjeu affectant souvent les catégories sociales disposant d’un capital culturel élevé et qu’il n’apparaît pas essentiel pour de nombreuses personnes. De la même façon, l’intérêt pour le paysage, notion d’origine artistique, demeure souvent réservé aux classes moyennes supérieures. Pour éviter cet écueil, la préservation du patrimoine et du paysage pourraient à l’inverse s’articuler autour d’objectifs anti-spéculatifs et écologiques.

Pour parvenir à mettre en place ce changement de paradigme, il risque d’être vain de recourir au « droit à la ville » pour appuyer de possibles luttes locales contre les futurs plans d’aménagement qui ne respecteraient ni le bâti ancien, ni la composante sociologique d’un quartier, car c’est à l’échelle nationale que réside la possibilité de réconcilier le patrimoine avec un double objectif social et écologique : par la suppression du nouvel arsenal juridique de la loi Elan et par l’instauration au niveau de l’État d’une politique économique de relance et de soutien aux industries locales, visant à réemployer des matériaux durables selon des procédés respectueux d’un environnement tout autant physique, géologique, climatique qu’artistique et culturel. Les combats associatifs à l’échelle locale n’ont eu historiquement aucun impact puisque les dynamiques urbaines négatives (gentrification, spéculation immobilière, artificialisation des sols) n’ont cessé de s’aggraver depuis plus de quarante ans. C’est donc à l’État d’en prendre le relais.

La France, célèbre dans le monde entier pour son patrimoine diversifié, risque de voir ses villes et ses paysages défigurés à cause de préjugés sur une transition écologique superficielle ou de malheureuses opérations d’urbanisme ignorantes du paysage. Et ce qui concerne le bâti s’applique aussi à l’environnement : le réchauffement climatique le modifie déjà en asséchant les sols dans certains régions d’openfield et en remplaçant le hêtre par le chêne vert aux zones de contact avec les environnements méditerranéens. La baisse récente du budget de l’Office national des Forêts (ONF), chargé d’étudier et de conserver une part importante du patrimoine botanique français, ne peut qu’aggraver cette situation au moment où une politique écologique est plus que jamais nécessaire pour adapter les forêts au réchauffement climatique. Contre cette perspective, des initiatives sont élaborées pour adapter les paysages français à la transition vers une économie décarbonée, comme les scénarios proposés par le collectif Paysages de l’après-pétrole (PAP) pour la Thiérache, l’Île-de-France et la Beauce, consultables dans l’ouvrage Ruralités post-carbone. En opposition aux conceptions réactionnaires qui souhaiteraient figer l’esthétique des paysages dans une forme historique pré-industrielle, la sortie du productivisme agricole et forestier conduirait nécessairement à les faire évoluer de concert avec la relocalisation industrielle selon un aspect qui empruntera tout autant au passé qu’aux innovations présentes et futures (reboisements d’arbres feuillus, aménagement de nouveaux marais maraîchers ou réimplantation du bocage selon les régions, construction de halles de marché en centre-ville, réouverture d’industries locales et réhabilitation des centres commerciaux périphériques pour de nouveaux usages…).

Cependant, ne mener ces actions qu’à une échelle locale comme si l’on croyait aux vertus d’un diffusionnisme spontané risque d’engager des déséquilibres territoriaux que seul l’État peut contenir par une politique d’aménagement planifié. Contre le management par projet et le repli en communautés autogérées, il s’agirait d’engager un plan capable de transformer à nouveau la société dans son ensemble. Et le temps presse : sur l’échelle de quelques décennies, les paysages verdoyants qu’affectionnent beaucoup de Français et de touristes étrangers risquent de se modifier, voire de s’altérer gravement sur une partie importante du territoire. Avec les conséquences futures de la loi Elan, la France risque de ne plus ressembler à ce que nous connaissons si aucune politique écologique et patrimoniale volontariste n’est rapidement mise en place.

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